Critique : RoboCop (2014)

Robocop R 1

Roboflop.

Plus on avance dans le temps, plus on prend conscience que le cinéma américain n’a plus rien dans le citron. « Ars Gratia Artis » (L’art est la récompense de l’art) déclare, en ouverture, le célèbre logo de la Metro-Goldwyn-Mayer, dont le rugissement du Léo se voit moqué par les gloussements d’un Samuel L. Jackson à l’aube d’une retransmission d’une pacification militaire moyen-orientale. Pas sûr que le septième art ait mérité une telle récompense. En soit, cette nouvelle version réalisée par José Padilha (Troupe D’Élite 1 & 2) n’est pas mauvaise. Elle fait ce pour quoi elle est programmée. Formater. Déconstruire pour mieux recréer. Drainer les souvenirs pour en insérer de nouveau. RoboCop est ainsi une oeuvre de son temps, de par sa nature de remake, mais aussi par le regard posé sur sa diégèse, légèrement différente de celle, jadis, dessinée par Paul Verhoeven, Edward Neumeier et Michael Miner. Le corps d’Alex Murphy se transforme en une image publicitaire, une arme accueillante au sein de laquelle s’oppose la mécanique humaine et la chimie cérébrale. Mais pour accepter le corps étranger et recouvrir ses talents (l’exemple du joueur de guitare), il doit rejeter ses émotions, se purger de toute passion. Le film pose ainsi la question de l’harmonie et des compromis – sociales et biochimiques – entre la technologie et l’être humain à une époque charnière de l’automatisation et de l’humanisation (on parlera ici d’humanisation automatique par l’absorption électronique du libre arbitre). Le récit parvient à donner du crédit à cette vision lorsque celui-ci est piloté par le docteur Dennett Norton (Gary Oldman, seul acteur réellement investit dans son rôle) et qu’il s’épanche sur la phase de reprogrammation mentale du héros. Ce remake regorge ainsi d’idées passionnantes – spectacle de la médiatisation, marketing scientifique – mais tout cela est si mal articulé qu’elle restent à l’état embryonnaire. Car RoboCop est le film de la rupture. Dans cette démarche de rompre les liens avec le film original, le scénariste a choisi de démanteler l’histoire originale afin de créer des blocs d’intrigue. En plus de complexifier inutilement le script, cette narration vagabonde n’offre aucun point d’encrage dramatique. Est-ce un vigilant movie ? Un drame ? Une satire ? Le film se refuse ainsi un ton qui ne facilite pas les affaires des acteurs, en total roue libre, et l‘ensemble est ainsi fait dans le refus d’un esprit de corps. Au moins, le cinéaste brésilien aurait t-il pu se rattraper sur l’action. Mais même là, il ne fait que remplir bassement un cahier des charges sans doute trop contraignant pour lui. Un désordre finalement révélateur de l’ambiance délétère dans laquelle a été mené la production de ce qui restera comme une pale copie de l’oeuvre originale. « La violence du premier RoboCop était totalement en phase avec le ton du cinéma de Paul Verhoeven. Notre film porte en lui le ton de José Padilha, qui est un réalisateur complètement différent. » a récemment déclaré le sinistre nouvel interprète du flic androïde. Il est clair que Padilah n’est pas Verhoeven, pas plus que Kinnaman n’est Weller. Mais cela ne les dispensait pas à réaliser un bon film. (2/5)

Robocop R 2

RoboCop (États-Unis, 2014). Durée : 1h57. Réalisation : José Padilha. Scénario : Joshua Zetumer. Image : Lula Carvalho. Montage : Peter McNulty, Daniel Rezende. Musique : Pedro Bromfman. Distribution : Joel Kinnaman (Alex Murphy/RoboCop), Michael Keaton (Raymond Sellars), Gary Oldman (le docteur Dennett Norton), Abbie Cornish (Ellen Murphy), Jackie Earle Haley (Mattox), Michael K. Williams (l’inspecteur Jack Lewis).

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23 commentaires

  1. « Plus on avance dans le temps, plus on prend conscience que le cinéma américain n’a plus rien dans le citron »
    Je ne plussoie pas, la créativité des scénaristes américaine n’est pas morte, elle est simplement en perte de vitesse.. la TV prend le relais avec des séries remarquablement bien foutues et des sujets de plus en plus impertinents, tout ce que le cinéma actuel à oublié ou laissé de côté. Il y a trop de films, pléthore de superhéros, la 3D suremployée ou mal utilisée & les campagnes de pub qui coutent la peau des c…. Le public se lasse ….
    La crise est passée par là, les nouvelles stars ( au talent relatif ) s’appellent Pattinson, Laboeuf ou Efron …. Ca craint, la guérison n’est pas pour tout de suite 2flics, va falloir s’armer de patience.

    1. Une phrase facile, je te l’accorde, et je pense aussi qu’il y a encore de la créativité. Mais voilà, tu le dis toi même, le cinéma s’est engouffré dans la facilité, et il faut aller vers le TV (et encore, combien de héros de série sont des transfuges de Dr.House). La simplicité et la facilité ne me dérange pas du moment que l’on apporte quelque chose : une personnalité, un style, de la passion. Mais avouons que c’est rarement le cas.

  2. un remake presque condamné à l’avance. On essaie de s’en sortir en affirmant que Padilha n’est pas Verhoeven. Merci, en effet, on avait remarqué. Justement, tout l’enjeu de ce remake tenait dans ce pari insensé: ce nouveau Robocop aurait dû être une filiation de son prédécesseur, et ce qu’avait parfaitement compris Verhoeven avec son androïde, le situant quelque part entre Frankenstein, Jésus Christ et la version masculine de la femme cyborg dans Metropolis.

    1. C’est clair, le film de Verhoeven a bien mieux assimilé les références. Padilha, lui, n’a pas sû les utiliser durablement. Mais bon, s’il n’y avait que cela comme défaut…

  3. Je confirme ce que dit Ronnie et c’est aussi ce que disait Steven Soderbergh à Cinémateaser en parlant du cinéma d’aujourd’hui: la télé et particulièrement celle du câble n’a jamais été aussi ambitieuse. Que ce soit une épopée fantasy comme Game of thrones devenant une sorte d’équivalent du Seigneur des anneaux pour la télé; Breaking bad et son portrait d’un citoyen lambda devenant un criminel du jour au lendemain; Boardwalk empire tragédie mafieuse par excellence; American Horror Story et son renouvellement de thèmes horrifiques; ou Sons of anarchy autre tragédie mafieuse mais cette fois-ci à moto. En ce moment je regarde plus de séries tv que de films preuve d’une certaine addiction mais aussi que c’est bien plus passionnant parfois de zapper un peu.
    Quant à ce Robocop il ne m’inspire qu’un ennui poli. Cela sent la merde commerciale à plein nez et rien ne m’intéresse là-dedans. Je préfère encore me revoir le film de Verhoeven quitte à passer pour un vieux con.

    1. Je te comprend. Moi même, après le ciné, je me suis fait le film de Verhoeven. C’est quand même autre chose que ce remake.
      Pour ce qui est de la TV, je suis d’accord avec ton analyse ainsi que celle de Ronnie.

    2. C’est ironique ce que tu dis car c’est exactement ce que j’avais fait à l’époque de Total Recall mémoires programmés. Au lieu d’aller voir ce machin, j’ai préféré revoir le film de Verhoeven. Très salvateur!

    1. Le problème c’est que c’était bel et bien le contraire. Si autrefois les séries se retrouvaient au cinéma maintenant c’est le cinéma qui se retrouve dans les séries. Je parle en terme de qualité mais aussi d’auteur ou réalisateur. Quand tu vois un Scorsese montant un projet d’envergure sur HBO comme Boardwalk empire ou plus récemment encore un David Fincher qui s’occupe d’House of cards, sans compter les acteurs du cinéma qui débarquent sur des séries pouvant leur permettre d’avoir de meilleurs rôles (je pense encore à Boardwalk empire avec Steve Buscemi ou même Bryan Cranston qui a réussi à percer enfin dans le cinéma après avoir eu du succès dans Breaking bad), tu te dis que c’est incroyable. Cela ne serait jamais arrivé il y a dix ou vingt ans.

  4. J’apprécie la chronique, même si le constat est déçu, elle note les efforts qui ont été faits pour rebâtir le mythe de Robocop et l’emmener vers d’autres terrains (plus de cerveau reprogrammé qui fait ressurgir de l’humanité, mais un cerveau vivant qu’on étouffe).
    Concernant la première minute et cette incroyable faute de goût, je suis certain qu’il s’agit d’une moquerie de Padihla vis à vis de ses employeurs. Il a dû tellement être frustré par son expérience qu’il a laissé cette marque de provoc d’office, à peine camouflée, qui ridiculise bassement la maison de production.
    Des acteurs pas vraiment investis, mais ça reste fonctionnel (seul Michael Keaton fait un peu tâche), des scènes d’action gentilles, et un scénario assez habile question évolution des enjeux, compilant déjà plusieurs idées. Dans le cadre d’un remake, j’apprécie cet oubli des références, au moins, il fait ses armes de son côté, sans chercher à drainer les fans du premier (dont je fais partie) et pour faire valoir ses propres qualités. L’ignorance de ses illustres références est perçue comme de la défiance par les fans, ça ne m’a pas choqué pour ma part.

    1. Tu as sans doute raison concernant cette trituration du logo MGM, et je ne blâmerais pas le réalisateur s’il a conçu de cette façon. Pareil, une adaptation qui se détache complètement de son modèle, ça ne me dérange pas.
      Je prend ce remake comme énorme cafouillage, le réalisateur n’a pas su suffisamment révéler les passionnants enjeux de son sujet. La piste du libre arbitre par exemple est trop vite expédié.

  5. « L’ignorance de ses illustres références est perçue comme de la défiance  »
    C’est faux. Il ne s’agit pas de défiance mais de la conséquence de ce qu’est objectivement ce remake: un spectacle calibré, formaté et vide, à l’image de son androïde de service.

  6. Parfaite synthèse de mon propre sentiment à la sortie de la salle. On ne peut vilipender le travail de Padilha à outrance car il semble avoir voulu rapprocher les thèmes de ce RoboCop à ses propres démons combattus par son efficace « troupe d’élite ». Des idées, ce film en a à foison au point de s’égarer sur la manière de les cerner vraiment. Quant à l’incongrue tonalité humoristique, tu as perçu comme moi l’embarras dans lequel elle nous place. J’ajoute l’absence regrettable d’une direction artistique digne du projet (qui donnait une ampleur autre à « Elysium », autre distopie au background très similaire) , ainsi qu’une peinture de la faune interlope des bas-fonds aurait été plus judicieuse que les magouilles de ce bandit ridicule.

    1. Je suis heureux de constater que l’on a sensiblement le même point de vue sur ce remake, et j’ai, du coup, hâte de lire ta critique. Ce nouveau RoboCop est un embrouillaminis de ton centré sur des rapports de force entre une vision satirique (les entractes médiatiques ou le jeu de Michael Keaton) et une autre plus sérieuse. Ça gâche le plaisir et ce qui est d’autant plus énervant, c’est qu’on sent qu’il y avait de véritables intentions derrière ce projet.

  7. @ 2flics : la piste du libre arbitre (que j’ai regroupé dans la case « vengeance », vu que c’était là la démarche de Verhoeven), fait effectivement partie des cafouillages que j’ai relevé. Le reste m’en a fait minimiser l’impact sur ma note finale, le reste m’a davantage intéressé (mais effectivement, ça ne fonctionne pas très bien, cette annulation du formatage hormonal par un mélange de vengeance et d’attachement familial mal cerné).

    @ Alice : visiblement, c’est sur une question d’attentes que nous différons complètement. Lors d’une annonce de remake, j’espère une grosse démarcation. Mais c’est vrai qu’il s’agit plutôt d’une question d’attente que de « défiance », rectification à faire dans mon discours.

    1. On n’est jamais dupe sur ce type de projet, on s’attend toujours à ce que cela se termine mal. Sans même avoir vu l’original, j’avoue avoir eu des aprioris avant d’aller découvrir ce remake. Je m’attendais à un gros massacre. Ces aprioris s’étaient un peu dissipé au début, mais la suite m’a malheureusement moyennement convaincu – et ce n’est pas faute d’avoir essayé de m’investir dans la réception du film.

  8. Je pense aussi que le film est desservi par un cahier des charges hyper-contraignant, plus le respect de se plier aux standards du PG-13. Oldman était convaincant dans son rôle, même si bien prompt à violer son serment d’Hippocrate pour des crédits donnés par sa boite, mais je pinaille.
    Perso, j’ai vécu le lion de MGM me faisant des prouts à la tronche comme un doigt d’honneur en pleine poire.

    1. Le coup du logo est révélateur de la position du réalisateur. Il a vraiment le cul entre deux chaise, entre cynisme comique et sérieux guerrier.

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