Critique : Noé (2014)

Noé 1

Black Noah.

Nouvelle incursion de la dark-fantasy dans le domaine du récit historique, Noé réussit là où 300 et 47 Ronin ont échoué. Pas que le nom de Darren Aronofsky y change grand chose, mais son talent, mis au service d’un des grands évènements fondateurs de l’histoire chrétienne, permet au projet de présenter une somme d’intérêts esthétiques et narratifs relativement conséquente. Noé, ce héros biblique décrit par les saintes écritures comme le dernier des justes, devient ainsi, sous l’oeil du cinéaste, un descendant de ces hommes et femmes dévorés par leurs pulsions, leurs désirs, leurs croyances, un être semblable à ces inadaptés qui ont traversé, de part en part, l’odyssée de Pi et le ballet du Black Swan. Pieux envers les rares indices d’équilibre qui régissent encore son jardin, il devient, sous le poids de visions cataclysmiques et de responsabilités d’ordre divine, un fanatique prêt à tuer femmes et enfants. La figure de ce bâtisseur est chatouiller, malmené, et sa charité douloureusement remise en question par cette profonde apathie que cette mission lui exige. L’histoire prend alors une toute autre dimension, plus ombrageuse, mais surtout plus cartésienne dans son appréhension de l’exercice de l’humanité et de la foi. Une désacralisation mainstream (Batman et James Bond y sont passé) qui impose au spectateur une adhésion partielle ou un profond rejet de sa mise en scène. Car, ce n’est pas tant le traitement infiniment personnel du personnage que l’esthétique qui entoure ce chantier qui divisera les spectateurs. Il y aura d’abord ceux qui s’attendent à une transposition fidèle de ce passage de la Genèse, qui s’étrangleront devant l’inexactitude des faits exposés et l’apparition des rocailleux Veilleurs, qui partagent une lointaine parenté avec les monstres de Ray Harryhausen. Malheureusement pour eux, Noé se rapproche davantage de la fiction d’anticipation uchronique – le réalisateur se défait de tout repère temporel – que du traditionnel biopic (rappelons qu’il est né d’un projet de bande dessiné, mené par le réalisateur himself, en collaboration avec Ari Handel et Henrichon Niko, et publié aujourd’hui sous le titre de Noé, Pour La Cruauté Des Hommes). Viendra ensuite ceux qui réclamaient une transposition modeste et orthodoxe. Réveillant les souvenirs des compositions picturales de Gustave Doré (L’Arche De Noé), Giovanni Bellini (L’Ivresse De Noé) et Francis Danby (Le Déluge), Darren Aronofsky ne recule devant aucun symbole pour donner une épaisseur à son image, le conduisant à adopter un ton emphatique. Ces visions bibliques, hypertrophiées mais terriblement entêtantes, accompagnées par la raboteuse partition de Clint Mansell, repoussent et charment le regard et les sens. Le caractère excessif de ces représentations participent à l’identité de l’œuvre et à l’expérience viscérale qu’elle se propose de nous faire vivre par cette lumière cendrée imprimée par Matthew Libatique et le ton méchamment solennel instruit par une narration chaotique et amputé par un montage qui fait montre de peu d’empathie vis-à-vis des fondations fantaisistes entr’aperçues dans sa première partie. Mais il lui manque surtout cette ampleur affective qui nous aurait définitivement embarqué dans les enjeux évoqués par le récit et ses acteurs qui, à l’exception du couple vedette et de l’antagoniste principal, sont campés par de jeunes interprètes visiblement peu investis par leurs rôles (Logan Lerman et Emma Watson en tête). Malgré tout, cet audacieux et chaotique voyage fera parti de ces grandes fresques sourdes, aussi imparfaites à l’image que mémorables à l’esprit, à même de faire vibrer les symposiums cinématographiques des dix prochaines années. (3.5/5)

Noé 2

Noah (États-Unis, 2014). Durée : 2h18. Réalisation : Darren Aronofsky. Scénario : Darren Aronofsky, Ari Handel. Image : Matthew Libatique. Montage : Andrew Weisblum. Musique : Clint Mansell. Distribution : Russell Crowe (Noé), Jennifer Connelly (Naameh), Ray Winstone (Tubal-Caïn), Anthony Hopkins (Mathusalem), Emma Watson (Ila), Logan Lerman (Ham), Douglas Booth (Shem).

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28 commentaires

  1. Le film est trop long à démarrer, mais une fois qu’il y a la scène du camp sorte d’Enfer sur Terre, le film casse vraiment la baraque. Le film devient alors violent, percutant, montrant un certain regard sur l’Homme jusqu’à l’infanticide. Du Aronofsky quoi!

    1. Rien à voir mais j’adore ton allusion à Michel Leeb dans les tweets. Mon Dieu quelle connerie. Dans cette suite, Robin Williams ne pourra pas voir ses petits-enfants et devra se déguiser pour les voir?!

    2. Merci 🙂 Je pense plutôt qu’il va être virer de son job et qu’il devra rechausser ses nibards pour devenir femme de chambre au Sofitel de New York. Mais il va tomber sur un gros morceau.

    3. Je sens qu’il va la sentir passer! Non mais franchement déjà La course aux jouets 2 avec des catcheurs, maintenant Madame Doubtfire 2. A un moment faut arrêter un peu les conneries.

    4. Après, je suis fan de Madame Doubtfire. Je l’ai regardé pendant les vacances de Noël, et je me suis encore bien amusé. Mais de là à en faire une suite… Par contre, pas au courant pour La Course Aux Jouets 2.

    5. J’aime bien ce film mais pas plus que ça. En fait La course au jouet 2 est un film co-financé par la WWE avec des stars du catch donc comme héros pour une sortie DTV.

    6. Par contre, nous n’échapperons pas au Flic de Beverly Hills 4, aux remakes de Lady Vengeance, Sympathy for Mr Vengeance, Point Break, Explorers, Gremlins…

    7. Pour Le flic ce sera lui comme initialement à l’époque. En sachant qu’il y aura aussi les remakes Timecop, Les maîtres de l’univers, The grudge (et oui le reboot du remake us), Peter et Elliott le dragon, Flash Gordon, The raid, Vendredi 13…

  2. Ma chronique est écrite, mais j’en ai d’autres en file d’attente qui passeront avant. Je suis moins emballé que vous deux, car j’ai trouvé ça vraiment simpliste, au final. Il y a une surcharge dans ce film, à mes yeux. Noé sauveur, évidemment, ça va. Noé fanatique, ça devient intéressant. Noé repenti, j’ai un peu plus de mal. Je n’y vois pas la complexité d’un personnage, mais la bonne vieille fin mainstream des blockbusters américains. J’attendais mieux d’Aronofsky.

    Je respecte toutefois sa vision du personnage. C’est un réalisateur que j’apprécie, habituellement, et je ne vais pas le bouder pour cette (première) déception pour moi.

    Bon week-end, ami 2flics.

    1. Maintenant que tu en parles, c’est vrai que la fin laisse à désirer. Il aurait du laisser Noé se noyer dans sa solitude.

  3. Je te trouve bien indulgent quand même ! Moins démonstratif, moins solennel, moins manichéen, et surtout mieux interprété, ce serait passé. Là c’est vraiment un désastre sauvé uniquement par l’ampleur visuelle d’Aronofsky.

    1. J’adore The fountain qui est pour moi son chef d’oeuvre! Mais c’est un film qui ne plaira pas à tout le monde il est vrai.

    2. Pour m’a part, je ne suis pas entré dans le trip. Mais je suis d’accord avec toi : on aime ou pas.

    1. Mes souvenirs datent un peu, mais à l’époque, je n’était pas entré dans son trip metaphysique. Je retenterais l’expérience quand même, histoire de rafraichir un peu ma mémoire.

  4. J’ai adoré tout Aronofsky (sauf son premier… que je n’ai pas vu). Je suis donc hyper curieuse de voir celui-là ! Vos commentaires à tous sont… excitants ! J’ai hâte de découvrir !

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