Critique : Snowpiercer, Le Transperceneige (2013)

Snowpiercer 1

De sang et de glace.

Les adaptations de bande dessiné sur grand écran sont toujours très délicates à conduire sans que le réalisateur et le scénariste ne soient amenés à réaiguiller le projet et trahir l’œuvre originale. Mais pour celui qui crayonna la carène du Transperceneige, « une bonne transposition ne doit pas reproduire le rythme et le scénario de la BD ». C’est donc de loin que Jean-Marc Rochette, dessinateur et légataire morale de la mémoire de son camarade de strip Jacques Lob, scruta l’avancé du projet, qui passa d’abord entre les mains de Robert Hossein avant d’échoir, vingt-cinq ans plus tard, au coréen Bong Joon-Ho, qui nourrissait, depuis quelques années, le doux espoir de le mettre en scène. Mais ne sont pas rares les cinéastes talentueux qui se sont brisé les reins en tentant de grimper sur la locomotive de la coproduction internationale. La violente discorde qu’il y eu avec le nabab du cinéma indépendant, Harvey Weinstein, autour d’un éventuel remontage pour l’exploitation du film sur le sol américain, a d’ailleurs bien faillit couté sa distribution. Mais c’est loin de toutes ces préoccupations artistico-économique propre aux Etats-Unis que la société Wild Side distribue le métrage dans les salles hexagonales. On constate finalement que le cinéaste coréen s’en est finalement plutôt bien sorti dans ce périlleux exercice, gardant, intact, la violente ironie qui a fait la fortune de The Host, son œuvre la plus approchante en terme de production. La lutte des classes et la description critique du modèle capitaliste, placé sous la plume fracturée du brillant Kelly Masterson, est ainsi traité sur le mode de la satire grinçante. Pour les nantis en tête de cortège, représentés par une porte parole engoncée dans son costume d’un thatcherisme décomplexé (excellente Tilda Swinton), chacun doit tenir sa place, usant pour cela de syllogismes fort bien chaussés et de glaçants châtiments afin de maitriser les pulsions libertaires de ce tiers monde parqué en queue de train. Cette humanité, repliée dans cette immense locomotive depuis que l’arrogance technologique des sociétés ait mit un sérieux coup de pied dans l’inflation climatique, reproduit un modèle de caste millénaire, un triste équilibre d’un monde en vase clos, opposant le grand nombre de prolétaire et le faible pourcentage de privilégiés. Une micro-société qui frappe d’une main et caresse de l’autre, qui fait naitre l’espoir et y met fin d’un seul et même mouvement. Snowpiercer est ainsi structuré de sorte à ce que l’acte de rébellion fomenté par Curtis (Chris Evan, diablement convaincant) trouve son point de chute en haut de cette échelle et par une révélation étonnante. Les arguments formulés tout au long du voyage à travers des tableaux aquatiques (l’eco-système de l’aquarium) et mécanique (le rôle des enfants enlevé par le chef de train) dialogue avec le discours posé en amont à cette insurrection. Il s’en dégage également une intelligente harmonie entre son fond et sa forme (la progression en scrolling horizontale des insurgés et l’architecture sociale du train) ainsi qu’une pertinente asymétrie qui organise les rêves de grands espaces des révoltés et l’exiguïté du cadrage. Par cette mise en scène étudiée, Bong Joon-Ho parvient à nous faire partager les difficultés de cette vie au sein de cette arche. Mais, pour nous la faire vivre, il lui manque cette parcelle d’empathie pour les personnages, leurs failles et leurs quêtes qui aurait ainsi pu nous transporter bien au delà de son désespéré terminus. Il reste néanmoins de ce spectacle le sentiment (rare) d’avoir eu à faire à un film de science-fiction pertinent et racé. (3.5/5)

Snowpiercer 2

Snowpiercer (Corée Du Sud, France, États-Unis, 2013). Durée : 2h06. Réalisation : Bong Joon-Ho. Scénario : Bong Joon-Ho, Kelly Masterson. ImageHong Kyung-Pyo. Montage : Steve M. Choe. Musique : Marco Beltrami. Distribution : Chris Evans (Curtis), Song Kang-Ho (Namgoong Minsu), Ko Ah-Sung (Yona), Jamie Bell (Edgar), Tilda Swinton (Mason), John Hurt (Gilliam), Octavia Spencer (Tanya).

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20 commentaires

  1. J’ai essayé, mais bon j’ai pas réussi à atteindre la Locomotive, j’ai échoué à l’aquarium & laissé tombé l’affaire …. Cela-dit la science fiction & moi on est pas en phase depuis toujours.

    1. Au moins, tu as pu goûter au sushi qui ne sont fait que deux fois l’an par un chef cuisto chinois.

  2. Brillante analyse qui n’aurait pas déplu à Kelly Masterson, sans doute aucun. Au regard de l’étendu des qualités artistiques et dramatiques déployées par le metteur en scène, je suis assez surpris de la note plutôt sévère qui l’accompagne.

  3. Je préfère la BD mais on peut voir ce film comme un quatrième album reprenant l’esprit de la BD et quelques images mais jamais oublier la critique sociale. En tous cas, un assez bon film d’anticipation d’autant que le pari est quand même assez fou puisqu’il fallait toujours penser à prendre en compte que le train est toujours en mouvement. Ensuite le casting est vraiment bon la palme à Tilda Swinton.

    1. J’adore Tilda Swinton, elle arrive toujours à apporter quelque chose à ses personnages. Je pense que son physique assez atypique aide beaucoup à cela.

    2. En sachant qu’elle s’est vraiment enlaidie pour le rôle que ce soit la coiffure, les lunettes ou le dentier. On dirait une mauvaise copie de Margaret Thatcher (dans le bon sens). Sinon tu as lu la BD depuis.

    3. Non, je ne l’ai pas encore lu. J’ai une pile de bouquin à lire assez conséquente, et puis il faut d’abord que je termine celui sur les Monuments Men avant d’entamer une autre lecture.

    4. Tu as bien raison moi j’ai quinze tonnes de BD (les Death Note, les deux derniers tomes de Peter Pan, une préquelle de Mars Attacks, le premier intégrale de XIII, le premier tome de L’incal, les deux premiers tomes de Lanfeust Odysee…) qui m’attendent mais je rattrape un peu les magazines que je n’avais pas lu depuis novembre. Surtout que j’en lis pas mal: Mad Movies, Première, Cinémateaser, Popcorn et Metaluna.

    5. J’ai adoré XIII. J’en ai lu quatre ou cinq, au moment où l’excellent jeu d’Ubisoft était sorti, et j’ai tout de suite adoré. L’histoire est vraiment prenante, et les dessins sont magnifiques. J’était d’ailleurs bien tenté d’acheter cet intégral lorsque je l’ai vu à la Fnac.

  4. Je suis resté sur ma fin pour un film annoncé comme une tuerie qui révolutionne le genre (présentation de l’Etrange festival). Quelques séquences sont sympas (notamment Chris Evans) mais je ne suis pas totalement monté dans le train, la faute à des passages oniriques sûrement proches de la BD.

  5. Un film très sympathique que j’ai bien aimé, que je pourrais revoir même si la fin ainsi que un ou deux petits détails font que pour moi ce n’est pas un chef d’œuvre. Globalement, je lui mettrais d’ailleurs la même note que toi 😉

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