Critique : Joe (2014)

Joe 1

La fièvre au corps.

Nicolas Cage semble vouloir reprendre sa carrière en main et tirer un trait sur ses errances, se déclarant lui-même coupable, dans les colonnes du journal Le Monde, d’une triste seconde partie de carrière qui, à défaut de lui avoir valu le respect du public, lui a permis de réaliser tous ses caprices. Il attendait, patiemment, le moment où il pourrait « se mettre à nu », raviver la flamme qui l’animait, jadis, lorsqu’il incarnait un superbe Lord Of War et qu’il fit preuve d’une mémorable Adaptation chez Spike Jonze. C’est alors qu’il fait la rencontre David Gordon Green et d’un personnage, Joe, un ouvrier qui empoisonne son existence de plaisirs et de pulsions refrénées. Cette rédemption tant attendue, l’acteur la tient, enfin, dans le creux de ses mains, dans ce script qui renoue avec cette authenticité qu’il avait quitté au profit de projets brinquebalants. Un retour en grâce qui lui permet de se réconcilier avec ces personnages « sur le fil », inadaptés et incompris que l’on aime tant voir interpréter. Le réalisateur lui octroie ainsi une fracassante tribune avec ce personnage tout en intériorité, faisant renaitre un passé pavé d’interprétations ridicules au détour d’une amusante performance maxillo-faciale, mimant de manière grotesque l’expression de la tristesse au jeune apprenti qu’il a pris sous son aile, campé avec beaucoup de force et de conviction par le jeune Tye Sheridan. Mais Joe, c’est surtout le testament d’une Amérique, celle des ouvriers et des repris de justesse, celle d’hommes et de femmes hantant un territoire perdu, rongé par la crise et par l’échec. À l’image de Scott Cooper et de Jeff Nichols, David Gordon Green, enfant du Texas, est de ces cinéastes qui ont cet amour pour « l’americana » chevillé au corps. La vision est âpre et douloureuse, imbibé d’un spleen dévastateur et d’un réalisme désarmant. Il s’entoure de comédiens amateurs, des vraies prolétaires, des vagabonds de chair et d’os qui donnent à ce récit une dimension plus réaliste encore qu’elle ne pouvait l’être par la seule captation de son paysage social. Parmi eux, Gary Poulter, vagabond décharné qui poussa son dernier souffle de vie au bord d’un rade, quelques mois après la fin du tournage, livre une performance unique et pleine de vérité. En retour, le film se charge d’une symbolique et d’une poésie autour de la notion de rédemption dont la mise en image cadre parfaitement avec la nature de cet environnement. Grâce à la voluptueuse rage d’un superbe score, co-composée par le collaborateur régulier de Jeff Nichols, David Wingo, et le sound-designer Jeff McIlwain, le réalisateur fait naitre de magnifiques suspensions, des états de grâce surgissant des décombres, imprimant le lâché prise des personnages avec une réalité de plus en plus dure à affronter. On peut blâmer David Gordon Green de ne pas avoir choisit de faire dans la dentelle et de ne pas avoir fait preuve de suffisamment de subtilité dans sa démarche. Mais cette magie noire produit par ce portrait d’une société au fond du gouffre nous embarque dans une aventure humaine particulièrement envoutante. (3.5/5)

Joe 2

Joe (États-Unis, 2014). Durée : 1h57. Réalisation : David Gordon Green. Scénario : Gary Hawkins. Image : Tim Orr. Montage : Colin Patton. Musique : David Wingo, Jeff McIlwain. Distribution : Nicolas Cage (Joe), Tye Sheridan (Gary), Gary Poulter (Wade), Ronnie Gene-Blevins (Willie-Russell), Adriene Mishler (Connie), Aj Wilson McPhaul (Earl), Sue Rock (Merle).

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13 commentaires

    1. Merci 🙂 Tu m’en diras des nouvelles quand tu l’auras vu. En tout cas, moi, j’ai adhéré.

  1. Un beau film rappelant beaucoup Mud (ça tombe bien on est aussi chez les paumés, Joe est aussi un repris de justice et il y a le jeune Tye Sheridan) tout en ayant sa personnalité. Et puis Nicolas Cage signe une prestation réellement émouvante.

    1. Un peu plus désespéré ce Joe, plus noir, moins romantique. Comme tu le dis, ils ont chacun leurs personnalités.

    2. Le ton est plus glauque en effet (punaise la pauvre gosse à la fin), mais on retrouve la même amitié entre un adulte et un gosse.

  2. C’est au travers de ce genre de film qu’on se rend compte que Cage est probablement l’un des plus grands acteurs de sa génération, & que le Texas est un état particulier…..

    1. Je constate que tu as, toi aussi, apprécié la proposition de Gordon Green. Je te rejoins totalement sur Cage. Ça fait vraiment plaisir de le revoir dans un rôle de cette mesure.

  3. Un film très intéressant qui par moment m’as fait penser à « Mud ». Même dans sa période nanar, j’ai toujours bien aimé Cage. Ca me fait plaisir de le voir revenir ici en grande forme surtout avec ce film de qualité.
    Petite apparté, j’aime beaucoup la nouvelle mise en page plus étiré qui donne à tes avis un côté plus aéré 🙂

    1. Je t’avoue que je n’ai jamais rechigné à découvrir les navets tournés par Nicolas Cage (le dernier en date était 12 heures), mais forcé de constater qu’il est tombé bien bas.
      Merci pour le compliment 🙂 J’ai toujours voulu prendre ce thème, mais vu qu’un autre bloggueur l’utilisait, j’y avais renoncé. Et puis j’ai changé d’avis. Moi aussi je trouve les chroniques plus agréables à lire de cette manière.

  4. Moins pénétrant que Les brasiers de la colère à tous les niveaux (peinture sociale, sentiments, jeu d’acteur…), le film tient quand même ce retour au cinéma premier degré avec un Cage qui s’implique dans son rôle. Après, parce qu’il joue un gars quelconque et pas un Ghost Rider, ça passe mieux aussi ^^. J’avais bien aimé le personnage de l’ivrogne, interprété avec une authenticité qui m’a marqué.
    Quant à la rédemption de Nicolas Cage… elle ne garantit pas la qualité. Tokarev, sorti la même année, accumule les poncifs et se révèle d’une banalité amère (mais reconnaissons lui que c’est du premier degré, donc on laisse tomber les excès d’un Helldriver)

    1. Je mettrais sur le même pied Les Brasiers et Joe. Ils ont tout les deux leurs forces et leurs faiblesses. Joe a ces moments de suspension, cette poésie de la rue que ne possède par le film de Cooper, à la mise en scène plus réaliste.
      Concernant Nicolas Cage, je partage ton appréhension au regard de ses projets à venir. Je n’ai pas vu Tokarev, mais rien qu’au trailer, cela avait le parfum de la série B de seconde zone, tout comme Left Behind, qui a l’air d’être un bon gros fourre-tout.

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