Critique : The Homesman (2014)

The Homesman 1Bury me not on the lone prairie.

Beaucoup de cinéastes se sont risqués à prospecter sur les vastes pleines américaines. Certains y ont déterré de véritables diamants de poussières, d’autres s’y sont perdu, à tout jamais. Il y a de cela neuf ans, Tommy Lee Jones, jeune réalisateur de 56 ans, avait pioché, dans son Texas natal, du côté de la frontière mexicaine, afin d’y célébrer Trois Enterrements. La réussite de cette mise en bière le consacre d’emblée comme un artiste d’avenir, et Luc Besson, son partenaire à la production, comme un mécène de goût. Après une longue pause, toute fois entaillée par une transposition télé d’une pièce de Cormac McCarthy (The Sunset Limited), l’acteur/réalisateur entame, toujours sous la bannière de la société EuropaCorp, un nouveau pèlerinage en terre sauvage, adaptant, cette fois, le romancier Glendon Swarthout. Point de shérif vieillissant ou de tuniques bleus dans ce western, mais une pionnière célibataire, rude comme un pot et autoritaire comme pas deux. Citoyenne dans l’âme, Mary Bee Cuddy s’est proposée d’escorter trois jeunes épouses de fermiers, devenues folles par la force d’un environnement particulièrement inhospitalier. Seul, face à l’immensité désertique d’un territoire hostile (l’occasion d’un magnifique plan en amorce, dévoilant l’ampleur de la tâche qui s’annonce à elle), elle est contraint d’honorer son serment avec l’aide d’un vieille homme qui, la corde au cou, ne pu refuser le marché tendu par la bergère. Une Chevauchée Fantastique longeant une fracture semblable à celle, auparavant explorée, d’une immigration mexicaine forcée. En portant ainsi son regard sur l’exercice de la féminité, The Homesman brosse un portrait, sinon original (les récents Gold et La Dernière Piste s’y sont risqués), au moins éloigné des canons du genre. Ces trois jeunes femmes de l’Est parties plus à l’Ouest encore après avoir subit les affres d’un quotidien cruel, ainsi que cette béguine indomptable dont la générosité est récompensé par un bouquet d’ingratitude permet au réalisateur d’aborder les conséquences du déracinement de filles arrachés à leur milieu par des hommes en quête de rosières dociles pures, à la beauté pas encore endurcie par la sécheresse d’une nature hostile. Mariant la beauté des grands espaces, shootés par un Rodrigo Prieto en état de grâce, aux gestes quotidiens des petites gens, ce lopin de pellicule cultivé, avec amour, par un metteur en scène pétri d’humanité pour les personnages qu’il dessine, touche en plein cœur les amoureux de l’intime. Aucun des cinq voyageurs ne semblent avoir ainsi été écarté de la piste, tous obtiennent un développement à leurs mesures. Long et sinueux est le chemin qui conduit ces radiés de la société, et dans son infini sagesse, Tommy Lee Jones semble bien décidé à nous le faire partager. Mais, loin d’être un handicape, ce rythme lancinant permet, en réalité, au récit, aux superbes performances d’un casting quatre étoile supporté par une Hilary Swank enfin retrouvée, et aux images de s’étendre et de faire naitre une magie, celle d’une traversée intime et héroïque. La musique, bouleversante, de Marco Beltrami, vient achevée une expérience que l’on est pas prêt d’oublier. Une date dans la carrière de ce monstre du cinéma américain et dans l’histoire récente du western. (4.5/5)

The Homesman 2

The Homesman (États-Unis, 2014). Durée : 2h02. Réalisation : Tommy Lee Jones. Scénario : Tommy Lee Jones, Kieran Fitzgerald, Wesley A. Oliver. Image : Rodrigo Prieto. Montage : Roberto Silvi. Musique : Marco Beltrami. Distribution : Hilary Swank (Mary Bee Cuddy), Tommy Lee Jones (George Briggs), Grace Gummer (Arabella Sours), Miranda Otto (Theoline Belknapp), Sonja Richter (Gro Svendsen), John Lithgow (le reverend Dowd).

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39 commentaires

    1. C’est sûr, il faut aimer les films entièrement centrés sur les personnages. En tout cas, je te conseil vivement de tenter l’aventure.

  1. Comme d’habitude mon multiplexe met l’affiche des semaines en avance mais ne le diffuse pas. Commence sérieusement à les briser ces cons.

    1. En sachant qu’ils avaient fait la même chose pour Le dernier pub avant la fin du monde (par ailleurs sinistre nouvelle: Edgar Wright vient de laisser tomber Ant man), Last days of summer et La crème de la crème. Une telle forme de manque de respect envers le spectateur de la part d’un établissement cinématographique me laisse pantoi.

    2. J’ai moi aussi un peu de mal à comprendre qu’un film dont on passe cent fois la bande annonce ne soit pas diffusé dans le cinéma concernée. Après, c’est sans doute un accord politique et économique pour ne pas écraser les petits cinés d’art et d’essai du centre ville et des alentours. Mais, dans ce cas, qu’il ne passe pas du tout la bande annonce.

    3. ça aussi mais cela n’est plus arrivé depuis un moment en ce qui me concerne, mais c’est déjà arrivé. Par exemple pour Fantastic Mr Fox. Ils l’ont même passé en avant-première pour te dire le foutage de gueule!

    4. J’ai pu le voir aujourd’hui dans le cinéma de quartier de ma ville (heureusement qu’il existe bordel!). Un bon petit western crépusculaire qui, dans sa manière de filmer les paysages et sa musique très country (Marco Beltrami étonnant), m’a fait penser à La porte du paradis de Michael Cimino. Tommy Lee Jones délivre une prestation très particulière et rare. Un contre-emploi excellent pour le coup. Quant à Hilary Swank, elle signe sa meilleure prestation depuis Million Dollar Baby. Une éternité. Après de là à mettre 4.5 non.

    5. Wouah Borat ! « La porte du Paradis », carrément ! C’est un point de vue qui mérite quelques développements. Si on atteint les qualités de ce chef d’oeuvre, quelles peuvent bien être les réserves qui t’empêchent de lui mettre une telle note ?

    6. Je parle sur le plan visuel, Tommy Lee Jones ayant un même ton nature dans sa réalisation et la musique de Beltrami mais il est à des années lumières du Cimino. Pour le reste j’ai vu mieux en westerns récents. Quatre étoiles pas plus. De toutes manières je n’arrive pas à noter les films.

    7. Pareil pour moi. Du coup, je laisse chacun mettre la note qu’il veut. Côté western, faut dire qu’on n’est pas submergé ces temps derniers (pas comme la SF), et je trouve que visuellement, il tient la route… ou plutôt la piste. Prieto, qui a bossé pour Inarritu, a fait ici du bon boulot.

    8. Je trouve que l’on est plus tranquille sans note. D’ailleurs toi et moi fonctionnons pareil sur ce point. On n’est pas submergé mais depuis quelques temps, le genre est revenu sur le devant de la scène.

    9. C’est pas l’affluence quand même. Après « Django », il y a eu ce film, très vite disparu des écrans, avec Ed Harris. Il y a eu « Gold ». Et puis j’ai entendu parler d’un western danois avec Mikkelsen mais je ne sais pas s’il va sortir en salles par chez nous.

    10. Il y a plus de western qu’il y a dix ans. Qu’on aime ou pas, depuis 2010 il y a eu Django Unchained, True Grit, Rango, Lone ranger, The salvation en effet (le film avec Mads Mikkelsen et… Eric Cantona!), La dernière piste, la série Hells of wheels, A million ways to die in the west (on m’excusera de ne pas dire Albert à la ferme), Jonah Hex, Blackthorn, Cowboys vs alien, Jane got a gun, la série Hatfields and McCoys.

    11. Forcément, si tu ratisses sur trois ou quatre ans en comptant aussi les films d’animation et les séries (« Hell on wheels » pas mal du tout en effet mais tu oublies aussi « Deadwood »), ça fait du monde. M’enfin rapporté aux autres genres, ou pire, à la production ciné dans son ensemble, c’est peanuts.

    12. Bah on est dans cette décennie cela paraît logique! 😉 Je crois qu’en trois ans il y a eu plus de western que sur les années 2000. Deadwood c’est les années 2000 pas 2010. 😉 L’animation c’est du cinéma, point barre et ce n’est pas un genre vu qu’il brasse tout et n’importe quoi. Que ce soit la fantasy, le fantastique, la sf, le conte, l’action… Donc l’animation n’est pas un genre en soi mais une manière de faire du cinéma.

    13. Je vais faire mon Yves Calvi (toute proportion capillaire gardé) et foutre un peu la m**** dans ce débat, mais « l’animation n’est pas un genre en soi mais une manière de faire du cinéma », c’est bien un discours d’universitaire ça parce que, dans la pratique, tout le monde classe l’animation comme un genre.
      Évidemment, je te taquine parce que je suis passé par là (et aussi parce que je n’ai pas grand chose à ajouter :)).

      …ah si ! C’est « Albert à l’Ouest » et pas « Albert à la Ferme » (mais bon, l’un ou l’autre, cela reste un titre bien pourri). On se demande quand même ce qu’ils fument les gars qui pondent des titres français aux films étrangers.

    14. Je ne suis pas d’accord et je persiste à le dire. C’est une manière de produire un film mais ce n’est en rien un genre. Ce format brosse trop de genres pour être un genre en soit. Et je ne changerais jamais d’avis car je le pense depuis toujours tout comme de dire que l’animation est plus libre que le cinéma live. Et malheureusement on peut mettre La ferme se rebelle dans les naufrages du western animé au même titre que Cendrillon au Far West. Vous ne connaissez pas? Tant mieux pour vous! 😉
      Pour les titres, je te conseille de lire l’article dans le dernier Cinémateaser, c’est juste à se rouler par terre. Pour leur article ils ont interrogé les gars du marketing de Paramount France, de Fox France et d’Universal France. On hésite sans cesse entre rire et pleurer devant leurs explications. Extraits choisis:
      « Traduire, c’est un vrai parti pris, c’est mettre en avant un angle spécifique du film aux yeux du public en demande d’informations simples: ‘On a beaucoup de critiques sur Albert à l’ouest, nous indique Stéphane Réthoré (le gars d’Universal -NDB). Pourtant, c’est un titre volontairement désuet. Le personnage de Seth MacFarlane s’appelle Albert, c’est un mec qui est paumé dans le grand Ouest et qui n’est pas adapté à son époque. » Traduction: le mec s’appelle Albert, il est paumé donc à l’ouest, il est dans l’Ouest: Albert à l’Ouest! Génial!
      « En général, on opte pour une réadaptation en VO si le public cible est éduqué est éduqué à l’anglais mais que le titre original prête tout de même à confusion. Prenez Pain and gain. Vous dites ‘Peïne and gueïne’. Sauf que… ‘Pain et Gain sont deux mots qui ont leur propre signification en français’, nous explique Frédéric Moget. (…) On s’est rendu compte que le film s’adressait à un public sans doute assez informé et finalement rester proche du titre américain était une bonne chose. Le ‘no’ permettait d’indiquer définitivement qu’il fallait prononcer en anglais' » Traduction: le Français n’est pas capable de lire Pain AND Gain (prononcez peïne and gueïne) et dira donc Pain et gain (donc la nourriture et le loto).
      « Jane Carter se souvient d’un problème similaire sur l’un des blockbusters récents de la Fox: In time (…) ‘Si vous lisez In time, vous pouvez comprendre ‘intime’. Déjà qu’on trouvait pas ça dingue en anglais… On l’a donc appelé Time out, qui restait un peu cool et qui était une expression qui parlait aux gens. » Traduction: « dans les temps » devient « intime ». Génial!
      Si tu n’es pas hilare en lisant ça, je ne sais pas quoi faire! 😉

    15. Affligeant en effet. J’ai souvenir il y a peu de « The Hangover » devenu « very bad trip » on se demande bien pourquoi. Et qu’est-ce qu’ils ont trouvé pour « Saw VI » ?

    16. Pour Saw VI j’imagine bien un sublime « saw+6 les français vont comprendre ‘saucisse’. Alors on va mettre 6 en chiffres romains comme ça ils diront ‘Saw V avec une barre ». 😉

    17. Ouai, comme chez les Inconnus 🙂
      Non mais alors là, les explications des pro, ça me souffle. Preuve que ces gens du marketing et de l’administratif vivent très très loin de notre monde et prennent les gens pour des abrutis. Je pense que pour un titre comme In Time, 80% des gens savent que ce n’est pas « intime ». C’est déshabiller Paul pour habiller Jacques cette affaire là.
      Pour Albert à l’Ouest, ils peuvent nous pondre n’importe quelle explication, ce titre est naze. À la limite, un titre comme « Tous à l’Ouest » aurait bien mieux fonctionné. Ou même « Vivre et Mourir à l’Ouest ».

    18. C’est texto dans l’article. Quand j’ai sorti ces propos à des copains ils ont cru d’abord à une blague, mais moi même j’en revenais pas. Tous à l’ouest était déjà pris pour un film d’animation avec Lucky Luke. Ces gens là doivent croire que les français sont vraiment nuls en anglais pour oser sortir des conneries comme ça. C’est que ça sur quatre pages.

  2. Très bon western mais aussi rien d’extraordinaire. L’hôtel isolé est une erreur invraisemblable… Par contre l’émotion passe te ça reste un beau portrait de femme, dommage que ce soit pas de femmeS… 3/4

    1. Le portrait des trois folles est quand même suffisamment poussé pour comprendre d’ou elles viennent et comment elles en sont arrivées à perdre la raison.

  3. Déroutant sans doute, mais paisible assurément pas. Certes, Jones aurait pu privilégier une approche plus tourmentée, à l’image de ces grands cris poussés par les femmes dans la carriole plutôt que cette vision élégiaque de l’Ouest, paradoxalement parasitée par une musique « trop » belle pour ça. ça reste formellement réussi (la photo dont tu soulignes à juste titre la grande beauté), et surtout un sujet passionnant, original, très bien traité et formidablement interprété. Quand on a un western de cette qualité, je ne vois aucune raison de bouder son plaisir. A tous ceux qui ne l’ont pas encore vu, allez-y au galop !)

    1. Tommy Lee Jones est un vieux baroudeur, l’âge le fait sans doute se tourner vers la résignation (la toute dernière scène, le personnage acceptant de rester un homme du territoire sauvage). C’est peut-être pour cela que son film est moins tourmentée qu’il aurait pu l’être. Comme tu le dis, ce western mérite franchement d’être vu, ne serait-ce que pour ses acteurs et la beauté des images proposées (heureux que tu aies perçu l’immense travail engagé par Rodrigo Prieto).

      Merci de ton passage 🙂

    2. On constate que, depuis le triste sort des prostituées de « Unforgiven », les femmes prennent de plus en plus de place dans le western moderne, un genre au départ plutôt viril. Certes, il y a bien eu avant elles de grandes figures féminines incarnées par Barbara Stanwick ou Joan Crawford, mais on peut dire qu’avec « la dernière piste », « True Grit », « Gold » et même le rôle très intéressant dévolu à Renée Zellweger dans « Appaloosa », les femmes prennent les rênes du genre.

    3. J’avais oublié Renée Zellweger dans Appalossa. Un film également un peu étrange dans le ton et le rythme qu’il adopte, mais très agréable et que j’aime beaucoup.

  4. Très bon (et beau) film de la part de Jones. Une photo magnifique idéalement servie par de superbes paysages. Une histoire émouvante sur un thème méconnu. Et les chevaux jouent très bien…

    1. Oui, très émouvant la façon dont ils remuent leurs queues. Et la lessiveuse fait aussi une courte mais belle performance.

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