Critique : Rush (2013)

Rush 1

Pour l’amour de la vitesse.

Les sports automobiles n’ont que très rarement soulevé les foules. Deux onéreux essais (le réalisme documentaire de Le Mans, la fresque mélodramatique Grand Prix), puis une petite poignée de productions qui ont régulièrement alimenté les podiums des pires navets jamais réalisés (Michel VaillantDriven) ont très vite scellé l’avenir de cette discipline sur le grand écran. Pilote talentueux à la filmographie pourtant loin d’être irréprochable, Ron Howard, qui fit jadis courir une Smart dans les ruelles de Paris, tente d’introduire sa caméra dans les paddocks d’un genre maudit afin de lui redonner un peu de ses lettres de noblesse. Tracer ainsi, sur le macadam détrempé de la fresque motorisée, le destin croisé de deux des légendes de la Formule 1 de la grande époque que sont Niki Lauda et James Hunt a de quoi sérieusement terrifier le plus téméraire des cinéphiles. Finalement, il ne faut que très peu de temps à cette monoplace de passer l’épreuve du déverminage, et de s’imposer parmi les grandes réussites du genre. On savait le réalisateur particulièrement à l’aise dans l’exercice du biopic, lui qui tenta de décrocher la Lune à bord de son Appolo 13 avant de retourner sur Terre dessiner la brillante paranoïa d’Un Homme d’Exception. Mais il fait montre ici d’une fureur visuelle sans commune mesure avec ses précédentes productions. Soutenu par les efforts du scénariste Peter Morgan (Le Dernier Roi d’Écosse, The Queen, Skyfall, et Frost/Nixon, du même Howard), le cinéaste parvient à négocier les courbes sinueuses d’un sport humainement plus complexe que ce que laisse croire ses apparences, de passer De l’Ombre À La Lumière de personnalités extrêmes. Il y a bien évidemment les courses et la gloire, mais également les relations entre les pilotes, leurs points de vue sur leurs existences. Ainsi, pendant près de 120 minutes, Eros et Thanatos s’embrassent au cours d’un langoureux ballet de chairs froissées et de tôles mutilées, l’amour pour la vitesse plongeant ses mains enflammées dans l’ombre effrayante et séduisante de la mort. Jusque-là, seul le duo Lee Katzin/Steve McQueen étaient réellement parvenus à saisir ce paradoxe. Parvenir ainsi à égaler, voir même à surpasser cette référence incontestée du genre est aussi inattendu que vertigineux. Une réussite narrative et plastique d’autant plus époustouflante encore que la réalisation ne sacrifie rien au spectaculaire – la frontalité du calvaire hospitalier enduré par Niki Lauda, seul sacrifice fait à la pudeur, nourrissant finalement davantage la vision extrême de cet étrange métier que la nature platement spectaculaire du sujet. Cette respectueuse et puérile rivalité entre ce deux ogres de l’asphalte, par ailleurs supportée par deux magnifiques interprètes, n’en devient alors que plus intense au fil de cette passionnante course pour la vie. (5/5)

Rush 2

Rush (États-Unis, 2013). Durée : 2h03. Réalisation : Ron Howard. Scénario : Peter Morgan. Image : Anthony Dod Mantle. Montage : Daniel P. Hanley, Mike Hill. Musique : Hans Zimmer. Distribution : Daniel Brühl (Niki Lauda), Chris Hemsworth (James Hunt), Olivia Wilde (Suzy Miller), Alexandra Maria Lara (Marlene Lauda), Pierfrancesco Favino (Clay Regazzoni).

21 commentaires

  1. Howard livre un film d’une redoutable efficacité, dans un domaine que pourtant je ne sied guère, et livre certainement l’un de ses meilleurs films – peut-être même son meilleur. Tout à fait d’accord avec ton excellente chronique, ce que tu appelles « fureur visuelle » fonctionne à merveille, la forme en totale adéquation avec les sensations extrêmes des personnages en quête de vitesse.

    1. Je ne sais pas si tu l’as vu, mais perso, j’ai apprécié Le Mans de Lee Katzin. Par contre, je suis resté totalement hermétique aux autres films sur cette discipline. Sans parler de Driven…

  2. La note suprême décernée à un film de Ron Howard ! Voilà qui a bien le mérite de m’interpeler. Il faudra bien un jour que j’assiste à ce « Rush » qui soulève tant d’enthousiasme.

    1. Je n’ai pas vu tous les Ron Howard mais, de mon point de vue, c’est le meilleur film qu’il ait réalisé.

  3. Etant fan de F1, j’ai énormément aimé ce cru qui est de loin le meilleur cru de Ron Howard. Les courses ne sont pas statiques, pas bourrées de CGI (ce qui était le cas de Driven où tout était trafiqué) et surtout sont de vraies poursuites. L’affrontement entre Hunt et Lauda (où aucun n’est laissé de côté, chacun ayant sa place au moment venu) n’en est que plus jouissif et on a droit à de beaux suspense quant aux résultats des courses alors que l’on sait l’issue. D’autant que le film peut compter sur une réalisation efficace, une musique punchy (cela faisait longtemps qu’Hans Zimmer n’avait pas été aussi bon) et des acteurs solides.

    1. Je ne suis pas plus passionné que cela de F1 ou de voiture, et pourtant, le film m’a séduit. Rien n’est donc perdu pour toi 🙂

    2. Cela aurait pourtant pu être le contraire d’autant que je connais le destin de Niki Lauda depuis bien longtemps pour l’avoir vu plus d’une fois dans les paddocks et je me souviens l’avoir entendu faire le show sur RTL, lorsque j’étais en République Tchèque (il fut commentateur sportif pour la chaîne). C’était il y a quatorze ans l’air de rien.

    3. J’avoue que l’an dernier, lorsque j’ai découvert le film, je ne connaissais pas du tout l’histoire de Lauda et de Hunt. Ceci étant, comme toi, je craignait le pire avec Ron Howard, un réalisateur dont la réussite est loin d’être une constante.

    4. Disons que Ron Howard Est un bon faiseur mais il lui manque un petit quelque chose. Sur Willow il doit beaucoup à George Lucas, sur ED TV il a eu le Truman Show en concurrence, Les disparues peut être vu comme une variante de La prisonnière du . Seuls Backdraft et Un homme d’exception (qui peut être taclé de classique) n’avaient pas de réelle influence. Avec Rush il a trouvé son chef d’oeuvre. Hâte de voir sa variante de Moby dick.

    5. Yep, moi aussi je suis vraiment impatient de voir comment il va traiter le naufrage de l’Essex. D’autant plus que le casting est assez intéressant.

  4. Une vraie surprise, Ron Howard s’était un peu perdue ces dernières années et il revient avec un vrai bon film sur deux légendes. Prenant avec de l’émotion… 17/20

  5. Je crois que le tour de force du film est d’équilibrer les rapports humains, la course et l’histoire. Tout en rendant le milieu compréhensible pour les non-initiés sans pour autant omettre les détails et les ficelles qui ravissent les amateurs (dont je fais partie).

    Il y a autant de pudeur que de réalisme dans le traitement des blessures physiques et morales. Et beaucoup de moments forts.

    Je dois dire que j’ai été conquis par le film, à quelques détails près, que seuls les amateurs et intégristes remarqueront: tout est filmé sur un circuit, ou presque – donc quand on connaît les lieux, on sait tout de suite qu’ils ne sont pas représentés – , les évolutions sur les monoplaces, des inexactitudes de faits lors du transfert de Hunt chez Mclaren (où ils parlent de Jacky Ickx), etc.

    1. Le regard de l’expert 😉 Perso, mes connaissances en F1 se limite à Michael Schumacher, Alain Prost, Jean Alesi et les Guignols. Comme quoi, l’ignorance n’est pas une barrière pour apprécié les vrais bons films 🙂
      Mais effectivement, cela est le produit d’une compréhension simple et efficace des enjeux entourant ce milieu qui ne se résume pas qu’à la vitesse et aux sorties de route. Cela fait du bien !

  6. Super. Mon mari est dingue de Formule 1, il a hâte de voir ce film… Avec ce que tu en dis, je crois que je vais lui offrir le DVD. Flûte… je rentre juste de faire mes courses…

  7. Je viens me joindre à l’euphorie générale sur ce cru, surement le meilleur film de course que j’ai pu voir de ma vie (avec Redline, mais ce dernier tape dans une catégorie nettement plus jubilatoire). En insistant beaucoup sur les enjeux humains, Howard a réussi à retenir notre attention au cours de chaque course, et c’est sur la longueur que le film prend finalement de l’ampleur, en ayant toujours sur conserver notre attention. Sur initialement un sport qui consiste à regarder des voitures faire des ronds, ou des commentaires techniques bavant sur la capacité des moteurs. Ca nous change de Driven ou des Fast & Furious…

    1. Oh là là, Driven, c’est vraiment le degré 0 de la course automobile et du film d’action, même si quand j’étais petiot, j’étais plutôt fasciné par les cascades en SFX réalisées par Renny Harlin. Décidément, c’est beau d’être un enfant…

  8. Excellent film pour moi aussi ! Je l’avais découvert en salle et je me souviens être ressorti très enthousiaste. Les acteurs sont impeccables, la réalisation est magnifique et, comme d’habitude, la BO de Hans Zimmer marque les esprits.

    1. Sans aucun doute la meilleure bande originale qu’il nous a été donné d’entendre de la part de Zimmer depuis bien longtemps.

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