Critique : Jersey Boys (2014)

Jersey Boys 1

Comme une chanson populaire.

Clint Eastwood n’a aujourd’hui de cesse de se pencher sur sa propre existence en traçant celle des icônes de sa génération. Il a ainsi canonisé l’homme de la réconciliation nationale en Afrique du Sud (l’hagiographique Invictus) et intronisé un directeur du FBI mal-aimé (le ténébreux J. Edgar), essuyant, entre temps, une vague de critiques qui a balayé vers l’Au-Delà l’image du cinéaste populaire que ce dernier s’était échiné à construire, au profit désormais de celle d’un conteur gâteux et vieillissant. Au point que sa nouvelle traversée mémorielle, Jersey Boys, sort dans nos salles de manière confidentielle, délestée du tumulte médiatique qui avait habituellement accompagné ses précédentes réalisations. Ainsi donc, il aura fallut que très peu de temps pour ne plus faire d’un film de Clint Eastwood un évènement cinématographique populaire et mondial, mais une simple date dans l’agenda d’une tournée qui arrive bientôt à son terme. Avouons également que la figure de Frankie Valli et de son Four Seasons inspire chez nous rien de moins qu’une ignorance polie. Totalement inconnu outre-Atlantique, tombé dans l’oubli avant qu’une comédie musicale ne vienne réveiller modestement le souvenir de leur existence, ces quatre garçons du New-Jersey plein d’avenir ont pourtant quelques standards du rock à leurs actifs : I Walk Like A Man, Sherry, Can’t Take My Eyes On You, ou encore December, 1963 (Oh, What a Night), un titre qui fera les belles années de Claude François. C’est d’ailleurs cette bande-son qui donne le tempo d’un biopic élégant, emplit de charme et de nuance, mais aussi de nostalgie. Car derrière le caractère frivole des chansons, de certains personnages (le producteur Bob Crewe, aux moeurs très Liberace), de sa mise en scène (les adresses directes au public made in Scorsese) et de ses délicieux dialogues, le réalisateur et ses scénaristes, Marshall Brickman et Rick Elice, produisent, en fond, une mélancolique mélodie. Un medley dans lequel Clint Eastwood entrepose ses états d’âmes, ses doutes et ses frustrations, refusant de voir l’image de celui qu’il était jadis, tout à la fois qu’il est passionné par l’idée de faire l’inventaire d’une carrière dont il ne retient visiblement que pancho et sombrero. Il porte une fois encore un regard sur la mémoire, individuelle et collective, ce que l’on choisit de retenir, ce que l’on s’efforce d’oublier, et ces petits arrangements que nous faisons tous avec la réalité pour embellir notre cause. Cette question qui le taraude depuis qu’il a foulé la terre d’Iwo Jima est incarné ici à l’image par un dispositif de mise en scène soignée et efficace. Parce qu’il n’existe pas de groupe sans individus, la caméra, guidée par le soliste Frankie Valli (brillant John Lloyd Smith), est soutenue par une narration à trois voix qui offre autant de point de vue que de vérité sur la juteuse et tumultueuse existence de ce boys band. Le refrain entonné par ce lumineux stratagème possède ainsi la couleur des vieux standards, la saveur de la variété, et le charme discret des chansons intemporelles. (4/5)

Jersey Boys 2

Jersey Boys (États-Unis, 2014). Durée : 2h14. Réalisation : Clint Eastwood. Scénario : Marshall Brickman, Rick Elice. Image : Tom Stern. Montage : Joel Cox, Gary Roach. Musique : Artistes Divers. Distribution : John Lloyd Smith (Frankie Valli), Vincent Piazza (Tommy DeVito), Christopher Walken (Gyp DeCarlo), Erich Bergen (Bob Gaudio), Michael Lomenda (Nick Massi), Mike Doyle (Bob Crewe).

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24 commentaires

  1. Je pense que ce film ne fera malheureusement pas recette… En ce qui me concerne je ne l’ai pas vu et je ne pense pas que j’irais le voir au cinéma. mais il est évident que je me le prendrais en dvd ou blu ray a sa sortie . C’est une Eatwood!

    1. La presse parle d’ailleurs d’un gros échec public, et c’est bien dommage, parce qu’il vaut vraiment le coup d’oeil – les 134 minutes sont passées comme une lettre à la poste. De mon point de vue, c’est le meilleur Eastwood depuis Grand Torino.

    2. En effet un beau flop commercial aussi bien aux USA que chez nous alors qu’on est bon client pour Eastwood. Probablement le sujet ou la date de sortie qui n’est pas tellement approprié (selon moi) pour ce genre de films plus confidentiels. Sinon personnellement le sujet ne m’intéresse pas trop mais pourquoi pas. Ce ne sera pas pire que Transcendance.

    3. Le monde du cinéma est lui aussi touché par le réchauffement climatique. Il n’y a guère plus de saison de blockbuster maintenant. Quand on voit comment leurs sorties sont étalé tout au long de l’année (cette année, cela a démarré fin Mars avec Captain America 2), le calendrier a de moins en moins de poids dans le destin commercial des films (il y a parfois même plus de blockbusters aux périodes de Noël qu’en période d’été). Pour Jersey Boys, c’est d’abord la faute à une campagne marketing très modeste. Après, il y a les spectateurs qui n’ont pas été séduit pas le sujet. Parce que le nombre de copie était plutôt correcte (400 copies, en comparaison, Edge Of Tomorrow en avait 589) pour lui assurer un petit succès.

    4. ça aussi mais aux USA ce n’est pas tellement le cas quand je vois les résultats (malheureusement fulgurants) de Transformers 4. Mais en France il est vrai qu’il y a une baisse depuis quelques temps, mais la fête du cinéma devrait renflouer les caisses. A moins que… Il est vrai que la campagne marketing n’a pas été terrible et a plus correspondu à un film à sortie limitée. Problème: cela n’a pas été la stratégie de la Warner.

  2. Tout ce que tu dis est parfaitement vrai et je me vois totalement attristé de lire que le film est un échec. J’ai traversé un excellent moment grâce à ce Biopic plein de vigueur, de rythme et de mélodies enchantées. Comme tu le dis, sans doute un des meilleurs Eastwood depuis bien longtemps. Il est encore temps de vous précipiter dans les salles, il ne faut surtout pas hésiter !

    1. Je suis heureux de constater que tu as, toi aussi, apprécié ce spectacle 🙂 En effet, c’est un film hyper agréable, bien monté, bien écrit et qui nous emporte grâce aux très belles chansons qui l’accompagne. Une bonne surprise dont ce prive beaucoup de spectateurs et ça, effectivement, c’est vraiment dommage.

  3. En France, on aime Eastwood. J’espère qu’il fera un meilleur score chez nous.
    C’est vrai qu’il y en a ras-le-bol de cette surenchère de blockbusters et du formatage des critiques, des promo, du marketing… Le film est devenu est un produit de consommation courante, c’est horrible. Comme la littérature, d’ailleurs. L’art est-il amené à disparaître ?

    1. Pour l’instant c’est au contraire catastrophique en France. Je ne suis même pas sûr que le film dépassera les 500 000 entrées.

    2. Les critiques pro n’ont pas su mettre en avant le film, alors qu’elles sont assez largement positives à son égard (à par Ecran Large, qui parle de « misérable drame musical »). En attendant, le cinéma français nous gave de comédie, et le cinéma américain de super-héros. Heureusement, pour ce dernier, c’est plutôt une bonne pioche cette année.

    3. Oui en effet les papiers que j’ai lu sont assez élogieux. Je pense à Cinemateaser également. Ce sera une bonne pioche pendant encore longtemps je pense.

  4. Je ne suis pas un adepte des biopic, ni des comédies musicales. A priori, le film n’est pas pour moi, maintenant la mise en scène du grand Clint peut faire la différence.

    1. Attention, ce n’est pas une comédie musicale. Les numéros de chant sont uniquement l’illustration des divers concerts que le groupe a donné au cours de sa carrière. On n’est pas ici dans Les Blues Brothers.

  5. En tant qu’inconditionnel de Clint, je l’ai vu et je l’ai apprécié, moi aussi. Quelques petites longueurs, mais rien de vraiment dommageable. Je crois que ce qui lui joue des tours en France, c’est tout simplement son sujet. Il n’y a pas forcément un public énorme pour voir un film sur un groupe US rock des années 50. Dommage…

    J’en reparle très bientôt (avec un lien sur ta chronique, 2flics 😉 ).

    1. Le sujet n’incite pas vraiment à la découverte, c’est vrai, mais il faut dire aussi que, en dehors de ceux qui s’intéresse au cinéma, personne n’a entendu parler de l’existence de ce film.
      Pour le reste, je n’ai pas trop ressenti ses longueurs dont tu parles. Peut-être un brin de lassitude lors de quelques très courtes scènes (celle entre Frankie Valli et sa fille, essentiellement), mais c’est tout.
      Pour ta chronique, j’y jetterais un coup d’oeil si j’ai un peu de temps devant moi 😉

    2. Même la presse cinéma n’en a pas tellement parlé dans leur magazine du mois. Ils en ont parfois fait la critique mais aucun article dessus. Je pense à Première par exemple. Cinémateaser en revanche a fait l’interview d’un des acteurs.

  6. Je n’en attendais rien et j’ai apprécié à juste titre. Ça joue bien ça se suit sans déplaisir et Clint Eastwood retrouve son mojo. Yes! Et puis Christopher Walken est désopilant. Ils s’engueulent tous, le bassiste se casse et lui « t’as raison les savons sont minuscules ». Par contre je confirme son flop: j’étais seul dans la salle. Cette même salle où il y avait sept personnes pour The rover.

    1. Content que le film t’ait plu 🙂 Cela fait plaisir de revoir le Clint Eastwood que l’on aime, plein de malice, de mélancolie et de tendresse.
      Pour ce qui du taux de fréquentation du film, cela ne m’étonne qu’a moitié : quand j’ai été le voir à l’UGC, nous étions 5 à tout casser. C’est vraiment dommage pour un film qui mérite beaucoup mieux que cette ingrate indifférence.

    2. Oui en effet, par ailleurs j’ai pensé plusieurs fois aux Affranchis (effet Joe Pesci? 😉 ) dans la manière de raconter l’histoire en regard caméra. Toi c’était l’UGC donc un multiplexe, moi c’était encore différent puisque La scala est un cinéma d’arts et d’essai.

    3. C’est pas faux, ce genre de cinéma attire parfois plus de spectateurs sur des films plutôt confidentiels.

    4. En l’occurrence là ce n’était pas le cas mais quand j’ai été voir The rover, The homesman et Maps to the stars il y avait au moins plus de cinq personnes dans la salle et qui plus est à des jours aussi différents que le lundi, le vendredi et le samedi. Oui en effet, celui qui joue Tommy est dans la série produite par Marty.

  7. Les critiques sont assez positives dans l’ensemble. Il faut avouer que les dernières livraisons de Clint n’étaient guère convaincantes

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