Critique : Le Conte De La Princesse Kaguya (2014)

Le Conte De La Princesse Kaguya 1

La fin d’une histoire.

À l’heure où le vent porte le grand Hayao Miyazaki vers le lointain, un autre pilier du studio Ghibli nous adresse, lui aussi, ses adieux. Après nous avoir ouvert le tombeau des lucioles et les portes de la famille Yamada, le réalisateur Isao Takahata referme son livre de conte sur la vie d’une petite pousse de bambou gracile devenue une spleenétique marionnette de cour. Enthousiaste comme le vigoureux bras d’eau courant à travers le bosquet, la providentielle et vivace Kaguya s’éteint peu à peu au creux du regard emplit d’amour et d’empoisonnantes promesses que lui porte ses parents adoptifs, de modestes artisans agricoles touché par la grâce de cette divine lumière. Ce récit séculaire – dit-on le plus ancien qu’ait vu naitre le pays du soleil levant – incarne tout entier l’esprit et l’histoire du Japon. « Je choisis des sujets qui me permettent de développer de nouvelles façons de m’exprimer en terme d’animation » nous confie l’orfèvre à l’aube de sa diffusion sur le territoire américain. Déroulant lentement son riche cahier d’estampes, dont la main de l’auteur se fait sentir dans chaque imperfection du trait, Takahata fait renaitre l’art graphique de l’époque Heian en insufflant à leur apparente simplicité, une force et une densité que seule l’animation pouvait sans doute lui conférer. Tantôt doux et soyeux lorsque la pointe de son crayon traine du côté des plaines bucoliques de l’arrière-pays nippon, le dessin abandonne son pastel velouté pour se faire plus cassant lorsqu’il fuit la douloureuse condition dans laquelle on tente de le retenir. À l’heure du tout numérique, Le Conte De La Princesse Kaguya produit ainsi une esthétique inhabituelle, et pour le moins audacieuse, que nous avons que très peu l’occasion de côtoyer dans nos salles obscures. Le charme opérera ou non selon le goût et la sensibilité de chacun, mais il est impossible de renier d’une part l’énorme travail abattu par ses artisans pour donner vie à la vision du cinéaste, d’autre part cette brillante harmonie qui règne entre sa forme et son fond. En effet, en puisant son inspiration dans les premiers emakis, longtemps considérés comme une passerelle entre le profane et le sacré, Isao Takahata restaure cette porte entre le monde réel et le monde onirique afin de faire entrer, dans son récit comme dans ses images, toute cette poésie et ce lyrisme dont est empreinte une partie de la culture japonaise. Il en ressort dès lors une quiétude et une rudesse qu’incarne cette jeune princesse, divine et tragique, déchirée entre un stoïcisme sourd et une effroyable hyperesthésie qu’accompagne le fatalisme enfantin des superbes mélopées écrites par Joe Hisaishi. C’est non sans quelques longueurs que cette fable, cruelle, affectueusement crayonnée par le dernier des samouraïs de l’animation « à l’ancienne », nous emporte loin de nos horizons cinématographiques, vers une expérience déroutante et assurément mémorable. (4/5)

Le Conte De La Princesse Kaguya 2

Kaguya-hime no monogatari (Japon, 2013). Durée : 2h17. Réalisation : Isao Takahata. Scénario : Isao Takahata, Riko Sakaguchi. Musique : Joe Hisaishi. Distribution Vocale (VO) : Aki Asakura (Kaguya), Kengo Kora (Sutermaru), Takeo Chii (le coupeur de bambou), Nobuko Miyamoto (la femme du coupeur de bambou). Distribution Vocale (VF) : Claire Baradat (Kaguya), Donald Reignoux (Sutermaru), Achille Orsoni (le coupeur de bambou), Hélène Otternaud (la femme du coupeur de bambou).

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21 commentaires

  1. Voilà un hommage à la hauteur de ce film sublime. S’il peut paraître longuet lors de cette première vision, je suis certain que les suivantes ne feront qu’accroître ses qualités narratives et esthétiques et oublier cette impression fugace. Ce dernier long métrage de Takahata a donc entamé son ascension vers le panthéon des inestimables trésors du cinéma japonais, au côté des plus grands films d’Ozu, Mizoguchi et Kurosawa. Le plus difficile sera peut-être de « tenter de vivre » sans les films de Miyazaki et Takahata.

    1. Je compte de toute manière me le procurer lorsqu’il sortira en vidéo, ce qui permettra de confirmer ou infirmer les émotions éprouvés lors de me découverte en salle. Mais c’est vrai que Miyazaki et Takahata vont laisser un grand vide dans le cinéma d’animation japonais. On pourra toujours compter sur Mamoru Hosoda et certains talents cachés dans l’ombre du studio Madhouse.

  2. Ah ! Toi qui disais ne pas avoir été transporté outre mesure, tu l’aimes bien, quand même ! Je crois personnellement que ça restera comme l’un des plus beaux films que j’ai vus cette année.

    Qu’elle nous plonge dans le Japon ancien et traditionnel ne m’a pas dérangé, au contraire.
    Ces deux (longues ?) heures de voyage m’ont absolument régalé. Et j’y retournerai sûrement 🙂

    1. Disons que je suis moins enthousiaste que toi sur ce film. Mais cela reste malgré tout l’une des expériences les plus importantes que j’ai vécu, cette année, sur grand écran.

  3. Incontournable. Deux chefs d’oeuvre de Ghibli en un an on peut que nous avons été gâté. Un film sublime certainement pas pour les enfants de par son sujet tragique. Et ce crayonné est d’un sublime.

    1. Il faut effectivement un minimum accompagner l’enfant devant ce film. Mais c’est l’adage d’une majeur partie de la production animée nippone.

    2. Et oui mais je me demande quand les parents comprendront que tous les films d’animation n’ont pas des thèmes enfantins. C’est un peu comme montrer Le tombeau des lucioles à un gamin de cinq ans.

    3. Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu dis. J’ajouterais que les parents doivent comprendre que s’ils veulent faire de leurs enfants autre chose que des robots formatés, il se doivent de leur révéler d’autres horizons culturels.

    4. C’est ce qu’ont toujours fait mes parents par ailleurs. Si je voulais voir un film d’animation ils ne m’en empêchaient pas (quoique s’il avait su mon père aurait mieux fait de me déconseiller de voir Princesse Mononoké à six ans!) mais ils ne me déconseillaient pas non plus de voir des films live. Par exemple, c’est moi qui avait insisté pour aller voir Million Dollar Baby alors que je n’avais même pas onze ans. Pareil pour Jurassic Park que mon père avait enregistré et montré alors que je devais avoir dans les cinq ans! 😉 Et pour mon premier film d’horreur (soit Scream) mes parents l’ont regardé avec moi. Ce sont des exemples tout bêtes mais je remercie mes parents de ne m’avoir jamais interdit de voir certains films.

  4. Je n’entends que des éloges sur ce film, ça me tente bien.
    Bravo aux parents de Borat : belle ouverture d’esprit ; le cinéma est une école fabuleuse (quand on choisit les films, quand même…)

    1. Et pourtant ils ne sont pas cinéphiles mais ils ne m’ont jamais empêché de voir des films. Même si ma mère m’a toujours dit que « L’exorciste l’avait fait vomir » et qu’elle ne reverrait plus Midnight Express! 😀 Et mon père dit toujours que l’horreur la sf ou le fantastique c’est de la connerie! 😉

    2. Pareil, mes parents ne m’ont jamais interdit de regarder certains films, effectivement c’est une véritable chance ! (bon par contre mon père est très fan de sf/fantastique/horreur et tout ça, d’où peut-être aussi une certaine ouverture d’esprit).

    3. Chonchon, je te conseil de le découvrir dès que tu en auras l’occasion.
      Pour le reste, effectivement, rien de tel que la culture pour adoucir et ouvrir les mœurs.

  5. Fabuleuse critique, en même temps un classique instantané pareil ne peut être que porté aux nues!
    C’est la première fois que je vois un Ghibli avec l’envie immédiate de le racheter en DVD, et surtout un jour de le montrer à des plus jeunes. Parce qu’ils manquent cruellement de films si intelligents et beaux. Je veux dire, je n’ai rien contre les DreamWorks et Disney occasionnels, mais on est sur un autre niveau là. 😀

    1. Je suis d’accord : c’est une fabuleuse critique que j’ai écrit là 😉
      Plus sérieusement, on est effectivement sur un tout autre niveau que Disney et Dreamworks en terme d’apprentissage de la vie et de la puissance de l’art graphique.

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