Critique : Zodiac (2007)

Zodiac 1

Le bon signe.

En 1995, David Fincher codait les châtiments d’un psychopathe par le biais du paradigme des sept péchés capitaux, bousculant par la même les codes du thriller traditionnel. Douze ans plus tard, après avoir construit, à la sueur de son front, une filmographie marquée du sceau de l’audace visuel (Fight Club, Panic Room) et de l’assurance narrative (The Game), il reprend la route du crime en suivant les traces du Zodiac, tueur insaisissable et réputé insatiable qui, à la fin des années 60, mis en joug et à genoux la population et les autorités du comté de Napa et de la mégalopole Franciscaine. L’idée de retrouver l’auteur de Seven sur une vaste fresque meurtrière de plus de 150 minutes a de quoi aiguiser nos papilles de fins limiers, d’amateurs d’affaires sordides et d’enquête sur le long cours. Cependant, cette sixième œuvre marque incontestablement une rupture dans le parcours de ce génie du cadre. Ce formaliste, qui dressait auparavant de grandes figures connotatives pour mieux cerner la nature du monde qu’il plaçait sous nos yeux, opte pour un dispositif cinématographique plus classique. Graphiquement moins viscéral que ses précédents ouvrages, Zodiac délaisse donc les figures conceptuelles chères à David Fincher pour laisser libre cadre à ses personnages. Maturité diront les uns, soumission diront les autres. Il en reste pas moins que les caractères composant son tortueux cryptogramme sont soigneusement tracés par une riche galerie d’acteurs au sein de laquelle se démarque l’excellent Jake Gyllenhaal, dont la personnalité devient progressivement le moteur principal de l’intrigue. Modeste caricaturiste officiant dans l’ombre des éditorialistes du San Francisco Chronicle, Robert Graysmith illustre, de par son statut et son inexpérience, une obsession extrême et infiniment ordinaire, reflet de notre propre passion pour les énigmes, constituant dès lors le point d’ancrage de notre immersion au sein de ce thriller cérébral. En effet, préférant suivre la piste des Hommes d’Alan J. Pakula, Fincher prend finalement à contre-pied les attentes des spectateurs en offrant son action loin des scènes de crimes. L’hardiesse de cette démarche s’avère particulièrement payante, le film voyant se décupler la puissance de ses glaçants éclats de suspens (les deux premiers meurtres, l’entretient téléphonique, la scène de la cave) tout en révélant la perversité médiatique instruite par le tueur au cours de sa sanglante odyssée. La forme éminemment académique qu’impose le biopic semble donc avoir quelque peu apaisé les pulsions esthétiques du cinéaste, employant son énergie davantage à énoncer son récit qu’à déterminer les outils techniques permettant de le conduire. Cependant, loin d’avoir totalement vendu son âme à ce diable d’académisme hollywoodien, le réalisateur préserve son (bon) goût pour la belle atmosphère par cette impression en mélaminé pimper par Harry Savides et cette torpeur ouatée taillée par David Shire. De cette somme de talents et de choix esthétiques conjugués, il en ressort un captivant rébus criminel qui réussit à retranscrire ainsi qu’à partager, sans aucune retenue, la passion générée par ce mystérieux tueur dont l’identité réelle reste encore aujourd’hui la plus grande des inconnues. (4.5/5)

Zodiac 2

Zodiac (États-Unis, 2007). Durée : 2h36. Réalisation : David Fincher. Scénario : James Vanderbilt. Image : Harry Savides. Montage : Angus Wall. Compositeur : David Shire. Distribution : Jake Gyllenhaal (Robert Graysmith), Mark Ruffalo (l’inspecteur Dave Toschi), Robert Downey Jr. (Paul Avery), Anthony Edwards (l’inspecteur Will Armstrong), Brian Cox (Melvin Belli), John Carroll Lynch (Arthur Leigh Allen).

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20 commentaires

  1. Dire que je n’ai pas revu ce film depuis sa découverte en salle ! Cet excellent texte me donne furieusement envie de reprendre l’enquête. cette fois, j’en suis presque sûr, elle verra s’effondrer les réserves qui ont noirci le bilan que j’en ai tiré sur mon blog. Péché de jeunesse sans doute ; un œil plus mature saura maintenant déceler derrière la manipulation des images le vrai talent d’un excellent filmeur.

    1. Si j’ai pu te donner envie de suivre une seconde fois les traces de ce Zodiac, c’est tout ce qui compte pour moi 🙂
      J’ai de suite adoré ce film que j’avais découvert moi aussi en salle. Je trouve que l’intensité avec laquelle les acteurs, la musique, et les images nous font vivre cette traque nous fait très facilement oublier la durée du film.

  2. Malgré quelques longueurs (en même temps, je pense qu’elles sont ici justifiées), le film est excellent, passionnant du début jusqu’à la fin, à la fois puissant, intense et glaçant. Cependant, sur un sujet plutôt similaire, je préfère « Memories of murder ».

    1. Je n’ai pas vu Memories of murder, qui est pourtant devenu une référence dans son genre. J’y jetterais un oeil quand j’en aurais l’occasion.

    2. Tiens, c’est marrant ça : moi-aussi à l’époque j’avais bien plus aimé « Memories of murder ». Deux styles néanmoins différents : l’un attaché à une structure classique et à la fidélité aux codes du genre, l’autre totalement débridé (sans jeu de mot, on ne rit pas) et sans doute encore plus désespéré.

    3. Encore une fois, je n’ai pas vu Memories of Murder, mais concernant Zodiac, il n’y a pas, effectivement, de désespoir dans son récit, malgré le fait que le tueur n’ait pas été encore officiellement identifié. De mon point de vu, il cultive un certain optimisme dans le sens où les crimes et les victimes, par le biais du personnage de Robert Graysmith, ne sombrent pas dans l’oubli médiatique.

  3. Un film passionnant où le spectateur voit plusieurs êtres essayant de trouver un même coupable selon des professions différentes, jusquà atteindre le point de non-retour. A la différence que tout est vrai. On n’est plus dans la fiction comme avec Seven et David Fincher a entrepris un travAil de reconstitution tout simplement incroyable. Et son casting est irréprochable.

    1. Hâte de découvrir son nouveau film, qui semble être dans la même veine graphique et narrative que ce qu’il fait depuis Zodiac et Benjamin Button.

  4. @ 2flics : Ah oui, franchement faut voir Memories of murder (allez, fais-toi une liste comme moi ! 😀 ).
    @ Princécranoir : c’est une bon résumé des deux films et c’est pour ces raisons que je préfère le film coréen.

  5. J’ai vu « Zodiac » l’année dernière, mais je n’ai pas un grand souvenir, si ce n’est celui d’un film classieux. La durée d’un film n’est pas un élément qui me rebute, au contraire, souvent, ça m’attire de voir de longs longs-métrages.

    Reste que je me rappelle avoir eu plutôt une bonne surprise. J’avais entendu dire que le film était trop riche pour être vraiment intéressant, et je me souviens qu’il m’avait tout de même bien accroché.

    À revoir, sans doute, mais pas tout de suite… 😉 Belle chronique, en tout cas.

    1. Merci 🙂 Les longs films ne me rebutent pas (en tout cas quand je les découvre chez moi), mais ils ne m’attirent pas non plus.
      En revanche, avant de découvrir n’importe quel film, je me demande toujours comment le réalisateur a mis à profit cette durée pour traiter son sujet.

    1. Arf, j’trouve pas que le film manque de rythme. Il y a bien quelque petit coup de mou, mais rien de bien méchant à mes yeux.

    1. C’est vrai que le JFK de Stone s’intéresse également davantage à l’enquête et aux personnalités qui y gravitent qu’à l’évènement lui-même.
      Merci pour le compliment 🙂

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