Critique : Collateral (2004)

Collateral 1

Voyage au bout de la nuit.

Succédant à Révélations et Ali, Collateral célèbre le retour du réalisateur au polar, genre qu’il a délaissé dix ans plus tôt avec Heat, œuvre cathédrale devenue culte pour de nombreux cinéphiles. Rien de mieux pour cela que de retrouver l’artiste dans son plus bel atelier, sa sculpturale et tentaculaire Los Angeles, servant une nouvelle fois de toile de fond à une confrontation entre deux hommes. Cela aurait donc pu commencer comme n’importe qu’elle nuit, sauf que cette dernière est filmé par le peintre le plus perfectionniste du paysage cinématographique américain. Depuis la nuit des temps, dans le cinéma de Michael Mann, la nature crépusculaire du monde appelle à la contemplation de l’âme humaine et urbaine, témoignant du besoin irrépressible qu’éprouve ses personnages de se recueillir dans l’évanescence de la nuit. La mise en scène fait ainsi corps avec elle, adopte son rythme, son chromo, constellant pour cela son image d’étoiles de sodium qui vampirisent les êtres qui la traverse. Toute la beauté de son cinéma est là, sous nos yeux. Prendre le temps d’inscrire de l’humain et de construire du sens philosophique dans des projets très commerciaux. Inscrire plusieurs niveaux d’expériences cinématographiques au sein de projets aseptisés et étriqués. Collateral est sa première œuvre de commande, la seule dont il n’ait pas signée le scénario de ses propres mains, et pourtant, sa paternité est tout aussi réelle que celle qui la lie à ses précédents projets. Ainsi, derrière le plaisir scopique que l’on peut éprouver devant ce thriller élégant et féroce, traversé par des décharges graphiques et acoustiques dont il est le seul capable de nous en offrir (dont la fusillade dans la boite coréenne constitue le point culminant), il transforme cette croisière sur la banquette arrière de cette cabine de taxi, symbole de la mobilité à l’américaine, en un dense et bouleversant requiem sur le repli d’une civilisation. Les échanges entre le chauffeur de taxi et son passager portent par ailleurs de moins en moins le récit de deux individualités brillamment incarnées par Jamie Foxx et Tom Cruise, mais celui d’une ville divisée dans son espace, dans sa culture, dans son humanité, par cette anecdote fil-rouge d’un passager mort dans l’indifférence à bord d’un transport public. En outre, ce regard, sinistre et intense, qu’il pose sur le sort que réserve la société à ceux qui la constitue prend une toute autre dimension par le dispositif technique choisit par le cinéaste. Annoncé très brièvement dans son précèdent film, la technologie haute définition s’impose ici davantage dans son univers (un peu plus de 50% du film a été tourné dans ce format), donnant naissance à un brûlant choc esthétique qui permet de littéralement redécouvrir cette cité des anges déchus, ses couleurs, ses textures, sa faune et sa flore. Envoutant et captivant, et ce jusqu’à son tragique final, Collateral est une de ces splendides lumières qui irradient la filmographie d’un des réalisateur les plus habités de sa génération. (5/5)

Collateral 2

Collateral (États-Unis, 2004). Durée : 2h00. Réalisation : Michael Mann. Scénario : Stuart Beattie, Frank Darabont. Image : Dion Beebe, Paul Cameron. Montage : Jim Miller, Paul Rubell. Musique : James Newton Howard, Antonio Pinto. Distribution : Tom Cruise (Vincent), Jamie Foxx (Max), Jada Pinkett Smith (Annie), Mark Ruffalo (l’inspecteur Fanning), Peter Berg (l’inspecteur Weidner), Bruce McGill (l’agent Pedrosa).

32 commentaires

  1. Je dois reconnaître que j’ai longtemps considéré Michael Mann comme un metteur en scène un peu « bling-bling », mettant en (jolies) images des scénarios assez ordinaires. Je le reconsidère aujourd’hui d’un autre oeil. Il faudrait donc que je redonne sa chance à ce « Collateral », car j’y verrai sans doute des choses non perçues à l’époque où je l’ai découvert. Et puis, un jour, il faudra aussi que je vois un Mann sur l’écran géant d’un cinéma. Je suppose que ces images donnent leur pleine mesure quand elles sont au format « salles » et pas « canapé ».

    Merci pour ta très bonne chronique, 2flics, je vais me repencher sur la question un jour ou l’autre.

    1. Pour avoir vu Miami Vice et Public Ennemies en salle, c’est clair que ça en jette, surtout au niveau du son. Tu pourras remédier à cela au mois de janvier prochain avec Hacker 😉

  2. Voilà un texte qui rend magnifiquement hommage au talent immense de Michael Mann. Il suffit pour s’en convaincre de se demander si un tel polar aujourd’hui trouverait le chemin des salles. Si l’on s’en tient à son fil narratif, il tient en quelques lignes : la mission d’un tueur à gages. Sur ce fil, qui constitue sans doute avant « Cosmopolis » un des premiers road movies urbains, il imagine un cabinet d’analyse monté sur roues, avec un patient à l’arrière et un toubib à l’avant qui lui tourne le dos. Les lumières de la ville, toujours très importantes dans l’objectif de Mann, forment de grandes surfaces réfléchissantes (dans tous les sens du terme) qui furent elles-mêmes, en d’autres temps, de véritables « pièges de cristal ». Mann se souvient de Melville mais aussi de Kubrick, car son odyssée se construit par étapes, emprunte des couloirs de circulation qui finissent en lignes de fuite (jusqu’à la dernière image de Vincent disparaissant dans le néant). Mann s’empare d tout ceci pour ciseler un diamant noir et étincelant, un bijou racé sur une espèce de cinéma en voie d’extinction.

    1. Ta manière de t’exprimer me laissera toujours pantois… Michael Mann a effectivement, plus que jamais, fait corps avec Los Angeles pour dépeindre toute la beauté et la complexité de cette ville et de son microcosme. Pour cette raison (et des dizaines d’autres), Collateral est ainsi devenu mon film de chevet (surtout qu’il est bien plus abordable en terme de durée que ses autres films). Qu’est ce que je donnerais pas pour le voir travailler sur un plateau, de pouvoir juger, sur pièce, de son obsession pour les détails de l’image…

      Sinon, comme je sais que tu es, toi aussi, un grand fan de ce réalisateur et que tu apprécies le point de vue qu’en livre le brillant Thoret, j’ai découvert que ce dernier préparerait un livre sur ce cinéaste qui serait disponible pour le mois de janvier prochain, soit à la sortie de son prochain film, Blackhat.

  3. Ah bon à savoir pour le livre sur Mann surtout que je lis beaucoup sur le ciné depuis plusieurs mois (les études probablement). Même si je cherche plutôt du livre sur McT en ce moment. 😉
    Pour le reste, mon premier Michael Mann au cinéma, véritable film urbain par excellence où Tom Cruise dézingue à tout va tel un loup dans la ville. Un véritable contre-emploi pour Cruise qui n’a jamais été aussi violent et vicieux dans un film (à part dans Entretien avec un vampire), à la fois attachant et terriblement menaçant. Quant à Jamie Foxx il s’en sort totalement. La scène du night-club reste un modèle de polar dans les années 2000. Et dire que ce film était une commande…

    1. C’est dingue effectivement le fait que ce film soit une commande, car il semble avoir été fait pour Michael Mann.

    2. Oui j’ai vu déjà le lien mais pas regardé encore merci quand même Prince ça fait toujours plaisir!
      Une commande totalement improbable en effet car on est devant un film de Michael Mann de bout en bout, certaines longueurs d’un Heat en moins (même si je n’ai rien contre Heat). Il réussi à tenir en haleine du début à la fin, commençant par de banals voyages en taxi avant d’enchaîner sur la poursuite d’environ 1h30 merveilleuse et ne faisant jamais de temps mort. Même quand il y a des moments calmes il y a un certain suspense, comme avec le jazzman, on sait qu’il va y avoir une couille dans le gigot.

    3. Même si j’adore Heat aussi, je trouve comme toi qu’il possède quelques petites longueurs. Collateral en est d’ailleurs un peu la synthèse.

    4. Oui il se déguste à un bon rythme alors que Heat perd parfois son temps. En comparaison sur une durée similaire, Révélations est plus passionnant. D’ailleurs je dois l’avouer à chaque fois que je revois Collateral c’est le soir. Je trouve qu’😯il y a une ambiance particulière pour le voir la nuit comme les héros évoluent à ces heures ci.

    5. Je dirais la même chose si je ne regardais pas tous les films le soir 🙂 Jamais testé Collateral le jour.

  4. à mon sens, ça reste la grande réussite de Michael Mann: perso j’y vois presque une oeuvre cosmologique dans la façon dont le réalisateur exploite l’espace environnant

    1. « Cosmologique » > c’est tout à fait ça ! D’ailleurs, les dialogues du personnage interprété par Tom Cruise fait très souvent référence à ce domaine. Finalement, le film peut nous apparaitre comme une cartographie céleste du monde terrestre.

    2. Allons plus loin encore dans les ponts vers d’autres espaces-temps puisque Michael Mann ne cache pas son admiration pour le polar ascétique de Jean-Pierre Melville, lui-même très largement influencé par les films policiers américains des années 50, dont certains réalisés par un autre Mann (Anthony), « la brigade du suicide » par exemple. Vertigineux.

    3. Je connais très mal le cinéma de Melville et de Mann. J’essayerais de m’y pencher les semaines et mois à venir.

    4. Ironique qu’on en parle car j’ai un cours Etude d’un cinéaste consacré à Melville! J’ai déjà vu ses derniers films je découvre ses premiers.;) Pour Mann je suis largué aussi. 🙂

    5. Un impératif Melville ! Borat, tu peux peut-être trouver des similitudes entre ce chasseur au poil gris incarné par Cruise et un Samouraï solitaire campé par Delon.

  5. à 2flics: tout à fait ! Dans un tout autre genre, je te recommande vivement l’homme qui rétrécit, un autre film cosmologique

  6. Félicitations pour ta prose poétique et extatique pour ce chef-d’œuvre (encore un) de Michael Mann. Comme tu l’écris si bien, un grand film d’atmosphère urbaine comme en voit rarement. Et, quoiqu’on en dise sur le sieur Cruise (et à juste titre), il se trompe rarement sur les choix de ses films.

    1. Merci 🙂
      C’est vrai que Cruise commet rarement des impairs (mais ça lui arrive), et même les films moyens comme Oblivion demeurent des films intéressants.

    1. Il faudrait que je le revois avant pour rafraîchir ma mémoire et écrire un billet digne de ce nom 🙂

  7. En plein dans mon cycle Michael Mann, j’ai hâte de me refaire celui-ci qui est mon préféré du cinéaste et l’un de mes Tom Cruise préféré 🙂 Quelle claque pour moi lorsque je l’ai découvert en salles.

    1. Argh ! J’aurais adoré le découvrir en salle. Malheureusement, à l’époque de sa sortie, je n’allais pas énormément au ciné et le choix était très limité.
      Un film magique, je n’ai jamais vu un thriller aussi envoutant que celui-ci.

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