Critique : Gone Girl (2014)

Gone Girl 1

Le jeu du mariage.

Le mariage est une folie. À cet instant, la candeur sucrée qui irradiait le visage des jeunes amoureux dans le creux d’une ruelle se dissipe, lentement, pour voir éclore une fleur du mal qui se nourrit des frustrations du quotidien. L’inséparable, dont on chérissait, jusque-là, la présence, devient dès lors une ombre castratrice et menaçante dont on souhaite en « briser le crâne » et en « dérouler le cerveau » afin de découvrir les sinistres rouages de cette union sacrée qui semble pourrir les êtres qui s’y sont enfermés. Cette passion démente laissera des traces sur le mur de la pièce montée par David Fincher au sommet de laquelle il place les deux tourtereaux imaginés par la romancière Gillian Flynn. Amy s’est évanouie dans la nature, laissant pour trace que trois indices et une table de salon brisée en mille morceaux. Nick, quant à lui, devient un cadavre fumant que le grand cirque médiatique piétine, sans retenue, traduisant chacune de ses maladresses comme la preuve ultime de sa culpabilité. Avec Zodiac, Fincher officialisait sa liaison avec une sobriété graphique, un neo-académisme qu’il tenta par la suite de marier à des prouesses visuelles audacieuses et moins tape-à-l’œil (la transformation de Benjamin Button, les jumeaux Winklevoss), avant de débouler avec un édito outré et boursouflé pour sa relecture d’un classique du polar suédois. Mais le magicien range ici sa poudre et laisse son plateau des mensonges et des trahisons se déplier, lentement, devant son objectif. Son point de départ est un fait divers ordinaire dans lequel l’image de Ben Affleck, en sublime falot, est jeté en pâture aux médias, qui en font un homme méprisable, un conjoint violent et un coupable idéal. Bref, tout ce qu’il pourrait ne pas être si le Mastermind de ce jeu ne disséminait pas, en sus, les maux accusateurs plaqués par son épouse dans son journal intime. Pourtant, on ne peut s’empêcher de le voir comme un pion dans cette énigme raffinée, retorse et banale, nichant sa folle efficacité dans le superbe luminol de Jeff Cronenweth et les murmures électro de Trent Reznor et Atticus Ross. Puis, de manière tout à fait inattendue, à mi-parcours, Gone Girl rebat toutes ses cartes. Au même titre que le personnage principal, on s’émerveille devant l’astucieux dispositif grâce auquel notre regard a été conditionné par les mots, les images et leur montage, dissimulant une réalité parallèle, plus machiavélique encore, au cœur de laquelle l’épatante Amy (sublime Rosamund Pike) devient une marotte froide et perfide à laquelle le cinéaste fait porter toutes sortes de chapeaux. Le film se transforme alors en une vertigineuse partie d’échecs où chacun déplacent ses pièces pour se sauver du cloaque dans lequel il est retenu captif. La tragédie, celui du couple, celle de la vision nihiliste de David Fincher, revient finalement au galop pour déboucher sur une terrassante farce macabre, sanglante, grotesque et cynique. La vision malsaine du mariage et de ses terrifiantes concessions n’en demeure, alors, que plus belle. (4.5/5)

Gone Girl 2

Gone Girl (États-Unis, 2014). Durée : 2h29. Réalisation : David Fincher. Scénario : Gillian Flynn. Image : Jeff Cronenweth. Montage : Kirk Baxter. Musique : Trent Reznor, Atticus Ross. Distribution : Ben Affleck (Nick Dunne), Rosamund Pike (Amy Dunne), Carrie Coon (Margo Dunne), Kim Dickens (l’inspecteur Rhonda Boney), Patrick Fugit (l’officier Gilpin), Tyler Perry (Tanner Bolt), Neil Patrick Harris (Desi Collings).

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30 commentaires

    1. Merci 🙂 J’ai l’impression que le film se retrouvera, à très juste titre, dans de nombreux top cette année.

  1. Une photo de mariage passée au luminol ! Tu as trouvé les mots exacts. ça donne une jeu de marionnettes grotesques qui commence par nous effrayer et qui finit en véritable festival d’humour noir ! Pour moi, c’est le meilleur Fincher.

    1. Argh, le meilleur Fincher, pour ma part, je ne sais pas. Seven, The Game et Zodiac sont vraiment d’excellents films également.

    2. Seven est un très bon film de jeunesse, et Zodiac un autre qui ne demande qu’à prendre la place qu’il mérite dans mon estime. Par contre, j’aurais vraiment du mal à me refader « The game », presqu’aussi ampoulé que le surestimé « fight club ». Sinon, « the social Network » est un autre très bon Fincher.

    3. Ah, tu n’es pas fan de The Game à ce que je vois, et il m’a fallut, moi même, un peu de temps pour réellement l’apprécier. Social Network est un très bon film aussi, mais c’est loin d’être mon préféré de Fincher

  2. Ah oui, le superbe luminol de Cronenweth, c’est superbement trouvé ! Je reste moins enthousiasme que toi (le dernier tiers est trop ramassé, maladroite), mais tout aussi emballé par ce jeu grandeur nature que personne ne gagne. Ni Amy, ni Nick, ni nous.

    1. Oui, j’ai pu lire ça dans ta chronique, entre deux spot pub 😉 Même si je n’ai pas vraiment été dérangé par ce dernier acte, c’est vrai qu’il est beaucoup plus ramassé que les deux autres parties. Peut-être Fincher souhaitait-il, d’un point de vue rythmique, terminer de manière incisive le développement de sa « photo de mariage », pour reprendre l’expression de Princécranoir.

  3. J’avais lu le roman avant de voir le film et déjà c’était une belle surprise littéraire ! Là, j’avais beau connaître l’intrigue, j’ai pourtant pris mon pied en redécouvrant cette histoire passionnante mais qui glace le sang. Je suis également étonnée de voir une adaptation fidèle tout en ayant une âme, grâce à une réalisation impeccable. Les acteurs sont également excellents, surtout Rosamund Pike.

    1. En effet, Rosamund Pike est excellente. Elle qui, dans son jeu d’actrice, me laisse habituellement plutôt de marbre, m’a définitivement conquis.

    2. Je l’ai toujours trouvée assez convaincante et qu’elle avait un véritable potentiel, disons qu’elle n’avait pas toujours avant des rôles très intéressants ou trop secondaires.

    3. Je l’ai bien aimé dans La Faille et dans Jack Reacher. Mais c’est vrai qu’on ne lui a jamais proposé de beau rôle, et peut-être aussi, aucun réalisateur n’a su aussi bien la driver que David Fincher ici.

  4. Une parfaite adaptation d’un roman déjà passionnant et avec deux acteurs principaux aux sommets (celui qui dit qu’Affleck est mauvais se tape 24h de Salo façon Orange mécanique!).

  5. Hum… j’ai envie, j’ai pas envie, j’ai envie, j’ai pas envie…

    Chaque nouvelle critique que je lis change mon opinion sur le film et renverse mon jugement. Après avoir lu la tienne, c’est de nouveau « j’ai envie » ! Merci, 2 flics, tu me simplifies la vie ! 🙂

    Bon, c’est très possible que je finisse par céder, même si je n’ai pas beaucoup de temps d’ici novembre et d’autres priorités cinéma (« Mommy », par exemple). Fincher est un réalisateur que je suivais il y a encore peu de temps, mais je me suis (un tout petit peu) lassé. Et là, je crains que ce soit un peu trop malin pour mon goût. Tu vas me dire qu’il n’y a qu’un moyen d’en être sûr. Tu as raison…

    Bonne journée, en tout cas, et merci pour cette chronique !

    PS: depuis la sortie du film, je repense à « Gone baby gone », de Ben Affleck et avec Casey 😀

    1. Voilà, tu as anticipé la réponse banale que j’allais te formuler. Il faut aller voir ce film, il faut gouter à ce gâteau de mariage de Fincher qui défie toutes les histoires de mariages plates que nous offre le cinéma.

  6. C’est surtout quand la partie à la The game mute en jeu de manipulation que tout se met à décoller et qu’on entre dans un sacré numéro, digne d’un basic instinct. Un divertissement total, qui me semble davantage porté sur une certaine ironie dans son dernier acte que sur une noirceur véritable (c’est juste jubilatoire, de voir un tel jeu d’apparences se perpétuer…). Mais peut être suis-je resté simplement sur l’approche légère que la bonne surprise a constitué.

    1. Effectivement, la seconde partie donne tout le sel à la première, et le dernier acte est une sacrée farce qui égratigne l’idée dont on se fait de l’harmonie dans un couple. Moi aussi, je reste encore sous le charme de ce film.

  7. Totalement cohérente avec sa filmo et diablement subversive pour une grosse sortie hollywoodienne. Franchement, c’est le genre de thriller comme on devrait en voir souvent, aussi jouissifs que malsains! Je n’ai pas arrêté de sourire comme un crétin pendant toue la séance. 😀

    1. J’ai pas mal souri aussi, mais ce qui m’a fait le plus marrer, c’est lorsque Amy s’évanouit dans les bras de son mari. C’est théâtralisé à mort et tout le monde y croit.

  8. Bon bon bon… vu ! Avant mes autres priorités ! 😀

    J’ai bien aimé, mais je n’ai pas adoré. Certaines choses m’ont paru beaucoup trop appuyées (comme la critique des médias de masse, notamment). D’autres m’ont paru vite prévisibles (comme le premier twist). J’mets donc un p’tit bémol au concert de louanges que le film peut mériter par ailleurs.

    Il est vrai que Rosamund Pike est vraiment très bien. Une révélation qui, j’espère, lui permettra de faire un peu plus sa place dans le dur monde d’Hollywood. Elle mérite d’autres chances de prouver son talent.

    Bon, en tout cas, voilà du cinéma exigeant et ambitieux. Y’a bon !

  9. Le livre m’avait laissé une bonne grosse sensation de malaise quand j’avais terminé la dernière page. Pouvoir lire les pensées d’Amy, c’était tout simplement creepy à souhait, et je suis ravie de voir que Rosamund, que j’aime d’amour, est juste parfaite. Glaçante, manipulatrice et fascinante d’une certaine manière.

    Par la même occasion, ça m’a rappelé que Ben Affleck pouvait être vraiment bon, quand il en avait l’occasion (ou l’envie).

    1. « Occasion » plus qu' »envie » (même si cela peut aller de paire). Je l’avais trouvé très bon dans Dérapage Incontrôlé, film faisant partie de sa première période (la plus inintéressante car composée principalement de navets et de rôles ingrats).
      Rosamund Pike n’est guère mieux vernie, sa carrière étant émaillée de performances pas toutes d’un haut niveau (La Colère Des Titans, Clones).
      Pourtant, ils sont ici tous deux excellents.

      Pas lu le roman original, par contre.

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