Critique : The Barber – L’Homme Qui N’était Pas Là (2001)

The Barber 1

Le sens de la vie.

The Barber est un de ces récits cosmiques déifier par les frères Coen, une nouvelle torpeur kafkaïenne qui se drape cette fois des couleurs du polar de l’âge d’or hollywoodien réveillées de manière somptueuse par le chef opérateur Roger Deakins. Occupant le deuxième fauteuil dans le salon de coiffure de son beau-frère, Ed Crane mène une existence morne et monochrome, posant un regard hermétique sur son existence au point de se laisser succomber à la tentation absurde du nettoyage à sec par un bonimenteur uranien moyennant un petit apport financier. Piano, la sonate du chantage et du meurtre ouvre à son pommadier autant de porte qu’il lui en referme, le liant irrémédiablement à cette lame qui vient faucher les deux sèches cubaines dont l’appellation évoque les amants maudits du théâtre Shakespearien. Bien que l’on pénètre en terrain connu pour qui est familier du cinéma des frangins, toute la beauté de cette puissante tragédie noire réside dans cette existence semée d’indices dont les personnages ne saisissent pas immédiatement le sens. Plus que jamais, les deux cinéastes nourrissent leur obsession pour cette distance qui sépare les humains des signes de leur destin. « Plus on regarde, moins tout cela a de sens » déclare le célèbre Riedenschneider lors du grand cirque qu’il anime devant les jurées. Il n’a pas tout à fait tort. Une fois arrivée devant ce palier qui nous conduira de l’autre côté, les instantanées nous révèlent cette vue d’ensemble que l’on ignorait jusqu’alors, permettant de comprendre comment, pas à pas, nous sommes arrivées là où nous nous trouvons. Cette singulière marche vers la lumière se fait lancinante mais fascinante, hypnotique, pleine de poésie et de réflexions tragiques sur l’impuissance de l’être déclamé par les rocailleuses cordes d’harmonie de Billy Bob Thornton. Par son seul regard et sa seule silhouette, leptosome et sèche, l’acteur parvient à donner une présence à cette ombre vaporeuse cherchant une réponse divine dans le ciel couvrant son labyrinthe. The Barber est ainsi un objet merveilleux qui n’a malheureusement pas rencontré le succès, ni même la reconnaissance qu’ont connu les précédents films des Coen. À juste titre, il propose une expérience singulière, moins immédiate, plus exigeante. Il est un de ces astres discrets qui se rappellent à nous lorsque le voile de la nuit enfin posé révèle la toute puissance de son éclat. (5/5)

The Barber 2

The Man Who Wasn’t There (États-Unis, 2001). Durée : 1h56. Réalisation : Joel Coen, Ethan Coen. Scénario : Joel Coen, Ethan Coen. Image : Roger Deakins. Montage : Joel Coen, Ethan Coen, Tricia Cooke. Musique : Carter Burwell. Distribution : Billy Bob Thornton (Ed Crane), Frances McDormand (Doris Crane), James Gandolfini (Big Dave), Jon Polito (Creighton Tolliver), Tony Shalhoub (Freddy Riedenschneider), Michael Badalucco (Frank), Richard Jenkins (Walter Abundas), Scarlett Johansson (Birdy Abundas).

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22 commentaires

  1. Il m’est agréable de lire ici une chronique de ce film méconnu, que je trouve très bon, moi aussi. Merci de lui faire honneur, 2flics, il le mérite bien et tu en parles joliment.

    Le plus fou est de penser que le distributeur aurait préféré un film en couleurs et que les deux versions doivent circuler sur un DVD. Je suis sûr que c’est bien mieux tel que tu l’as présenté, c’est-à-dire en noir et blanc. Ne serait-ce que pour crédibiliser l’ambiance du film noir.

    Billy Bob Thornton ? J’adooooooore ! Et Frances McDormand, aussi.

    1. Merci beaucoup 🙂 J’ai toujours beaucoup apprécié Billy Bob Thornton, mais ici, il est magnifique, et son doublage français rend parfaitement justice à son jeu. Pour ce qui est du noir et blanc, les distributeurs sont toujours très très frileux avec cette technique (peut-être moins depuis le succès de The Artist), et heureusement qu’on peut découvrir The Barber uniquement dans cette version. J’ai vu quelques captures dans la version colorisée (ou plutôt une version sépia) et j’ai l’impression que les images perdent de leur impact.

  2. Il faudrait un cahier de plus de 100 pages pour décrire les multiples sensations par lesquelles on passe dans ce film qui sans être le meilleur du réalisateur à 2 têtes, demeure à coup sûr l’un des + classe & beau à visionner.

    1. Tu as 100 fois raisons 🙂 J’ai eu d’ailleurs beaucoup de mal à trouver les mots pour définir véritablement l’expérience offerte par le film.

  3. Superbe éloge (mérité), riche en vocabulaire inusité ! Ce film, comme tu le dis très bien, exprime la quintessence du cinéma des Coen, celle qui vise à montrer l’individu ordinaire que nous sommes tous, dans l’ombre de l’anonymat, cédant à la tentation de l’exposition, à ses risques et périls. Le fatum qui colle aux basques de leurs personnages (de « blood simple » à « Llewyn Davis » en passant par ce « serious man » qui aurait tout aussi bien pu être barbier plutôt que prof de maths) se marie ici à merveille à l’imagerie du Film Noir qui a nourri la cinéphilie des deux frangins. Je pense que ton excellent article saura briser les entraves apriori sur ce film qui aime se faire désirer.

    1. Merci encore pour ces compliments, et il faudrait que je m’attaque à Serious Man, qui a l’air de posséder beaucoup d’atome crochu avec ce barbier.
      D’ailleurs, je ne sais pas si tu l’as fait, mais j’ai passé le petit test sur le site d’Arte pour savoir quel type de personnages des films des Coen nous sommes, et apparemment, je serais proche de ce fameux prof de math.

  4. Sur le moment j’avais beaucoup aimé, avec le recul j’avoue qu’il ne m’a pas plus marquée que ça. Mais objectivement c’était (quand je l’ai vu) un très bon film, effectivement trop méconnu alors qu’il a des qualités évidentes.

    1. Peut-être que son souvenir s’est évaporé dans ta mémoire. Peut-être que le revoir pourrait mettre un point final sur tes premières impressions.

  5. Il faut absolument que je le revoie, celui-là. Je ne m’en souviens plus du tout, si ce n’est que j’avais beaucoup aimé. En plus j’adore Billy Bob, toujours excellent. J’attends en vain que le film repasse à la télé, mais je crois qu’il va falloir que je m’offre le DVD.

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