Critique : Astérix – Le Domaine Des Dieux (2014)

Astérix Le Domaine Des Dieux 1

Adapter ou détruire.

L’héritage d’Albert et René, mutilé par le glaive d’adaptations ratées, s’en est allé quérir une heureuse virginité sur les terres lointaine d’un passé animé. En bon centurion de sa chaine mère, Alexandre Astier se dispose à rendre son âme à cette immémoriale bande dessinée par son savoir faire conjugué à celui d’un ancien légionnaire de la maison Pixar (Louis Clichy). Nos irréductibles gaulois, troquant leur enveloppe de chair et d’os pour une toge de fibre numérique, suivent ainsi leurs nouveaux rois vers un domaine divin, espérant que leurs guides ne prennent pas en route le menhir et ne transforment leur patrimoine en modique Kaamelot. Un lourd chantier, Astier le confesse. « Il a fallut constamment choisir entre bande dessinée et réalisme ». À l’heure des personnages hirsutes où chacun de leurs poils et de leurs cheveux promeuvent la glorieuse marche de l’animation vers le photoréalisme, les auteurs ont effectivement préféré ne pas trahir la ligne Uderzo, taillant une esthétique ronde et dépouillée, des couleurs douces et chaleureuses. Une touchante fidélité chevillée aux planches d’origines qui ne répudie pour autant pas son mariage avec les artifices modernes, avec ce choix d’une animation par ordinateur. C’est là que se niche le profond cas de conscience qui, loin de se résumer uniquement à la sphère graphique, semble avoir assiégé l’ensemble des cases de cette production. Adapter sans détruire, transposer sans corrompre. Le Domaine Des Dieux n’est ainsi jamais aussi pertinent que lorsqu’il lève le sanglier de la docilité et de l’improbité citoyenne, de l’impérialisme commercial et de l’esclavage, témoignant ainsi d’un travail d’adaptation loin d’avoir été coupé à la serpe. Il n’est jamais aussi éloquent que lorsque ses interprètes s’effacent secrètement derrière leurs personnages afin de leur laisser la voix à leurs chapitres (l’indéboulonnable Roger Carel, Laurent Laffite dans le caleçon panthère de Duplicatha, Florence Foresti dans la jupe de Bonemine). Enfin, il n’est jamais aussi convaincant que lorsque ses plaisanteries iconoclastes célèbrent en grandes pompes les âneries saugrenues jadis gravées sur le papier par Gosciny. Alexandre Astier respecte son modèle et ose ne pas trop le dénaturer, peut-être par modestie, sans doute parce qu’il partage lui-même cet esprit et ce goût pour l’absurde. Cependant, lorsque ce dernier est galvanisé par une consommation excessive de potion, il tronçonne sa narration et précipite son burlesque dans le piège de la basse vision postmoderne, bornant sa vignette de quelques citations attendues (ceux qui l’on vu, Sauron) et brouillant la lecture de son strip en décalquant l’idiolecte d’un de ses prêteurs de voix (Elie Semoun, pour ne pas le nommer). La prometteuse mosaïque perd ainsi quelques unes de ses tesselles, mais demeure un ouvrage animé de suffisamment bonnes intentions pour pouvoir reconquérir le cœur perdu des cinéphiles de France et d’Armorique. (3.5/5)

Astérix Le Domaine Des Dieux 2

Astérix – Le Domaine Des Dieux (France, 2014). Réalisation : Louis Clichy, Alexandre Astier. Scénario : Alexandre Astier. Montage : Soline Guyonneau. Musique : Philippe Rombi. Distribution Vocale (VF) : Roger Carel (Astérix), Guillaume Briat (Obélix), Lorant Deutsch (Anglaigus), Philippe Morier-Genoud (Jules César), Alain Chabat (le sénateur Prospectus), Alexandre Astier (Oursenplus), Lionel Astier (Cétautomatix), François Morel (Ordralfabétix), Serge Papagalli (Abraracourcix), Florence Foresti (Bonemine).

Publicités

18 commentaires

  1. On en entend du bien de toutes parts, surtout sur le plan technique où il semble exceller. Voilà un Astérix qui a repris du poil du sanglier à travers une critique à l’idolecte toujours aussi délectable.

    1. « Repris du poil du sanglier » Ah Ah ! J’adore 😀 Sur le plan technique, en effet, rien à redire, du moment que l’on accepte les ambitions des réalisateurs sur ce terrain. Après, j’ai quelques réserve sur l’écriture.

  2. Une réussite indéniable prouvant que quand un réalisateur ou scénariste s’approprie totalement une BD, cela peut donner du bon. C’est ce qu’avait fait les auteurs de la BD avec leurs adaptations d’Astérix et Cléopatre et Les douze travaux d’Astérix; Alain Chabat avec Mission Cléopatre et voici venir Alexandre Astier avec Le domaine des dieux. Une réussite d’autant plus indiscutable qu’il reste très fidèle à la BD tout en rajoutant ses références (plusieurs sont dues à Kaamelot par exemple) et surtout l’animation est magnifique. La France confirme qu’elle sait animé comparé à ce que disent certains journalistes comme chez Première.

    1. Peut-être ont ils oublié que la France possède aussi une culture du dessin animé avec notamment Emile Reynaud, Emile Cohl, Paul Grimault.
      Sinon, je suis étonné que tu ne râles pas après Elie Semoun, dont les interventions deviennent progressivement insupportables.

      PS : Je me suis permis de fusionner tes deux commentaires qui étaient coupés 😉

    2. Oui voilà en gros la France ça se résume à… ben ils connaissent pas à mon sens. Il évoque comme quoi en France on n’arrive pas dans l’animation en fonction du succès. Le succès ne fait pas tout.
      Ah oui j’ai préféré oublier l’autre tâche de Semoun qui est aussi insupportable en live qu’uniquement vocalement. Cela se prouve ici encore. Merci camarade, j’ai ripé!

  3. Ils se sont approprié la bande dessinée et je suis presque d’aller plus loin, car Astier a donné, avec sa plume, plus de richesse encore à ce récit. Ajoutant de nombreux éléments imprévus et certes, empruntés à Kaamelott, il m’a vraiment ravi. Sans compter les images de ce jeune réalisateur plein d’avenir Louis Clichy, autant dire que je suis très content de l’avoir vu. Et peut-être même que j’y retournerai.

  4. Intéressante critique, il est vrai que le débat a dû être tendu pour trouver l’équilibre visuel du film (le côté dépouillé m’a sauté aux yeux dans la bande annonce, pas forcément en bien au premier abord). Je tenterai peut être la formule, si je n’arrive toujours pas à voir The search d’ici là (il faut avouer que je n’avais plus trop confiance dans les adaptations du gaulois, et constater que Semoun continue à sévir dans le paysage…

    1. Cet Astérix n’est pas une claque graphique, et de toute manière, je pense que les deux réalisateurs ne l’ont pas conçu de cette manière. Ce qui ne l’empêche pourtant pas d’être très joli à regarder.
      Pour le cas Semoun, je trouve qu’il a livré une bien meilleure interprétation vocale sur la série des Âge De Glace. Là, je trouve que c’est trop appuyé. Cela rompt plus d’une fois l’immersion du spectateur dans l’univers d’Astérix.

  5. On peut aussi imaginer que les ayants-droits regardent à deux fois le scénario, et depuis l’expérience Chabat (pourtant excellente) ça m’étonnerait bien qu’ils laissent faire n’importe quoi…

  6. J’avais peur qu’il se plante. Astier est un comique de génie, un des meilleurs, sinon le meilleur que nous ayons en ce moment. J’avais peur qu’il soit bridé par la production, tout ça. Apparemment, il s’en sort bien et comme d’hab j’ai hâte de voir le film !

    1. Je t’engage évidemment à le découvrir dès que tu en auras l’occasion même si, à mes yeux, les premiers dessins-animés Astérix lui sont supérieurs.

  7. On pouvait avoir en effet peu de la trahison du matériau d’origine en terme d’humour, ce dont l’opus filmique avec Poelvoorde était coupable. Mais Astier est assez malin pour y aller mollo dans la recherche de la blague pour la blague et la référence anachronique complice, ce qui a suffit à me surprendre pour ma part. Après, les prestations vocales étaient bien dans l’ensemble, mais je peux comprendre que celle de Semoun t’insupporte.

    1. Bizarrement, même s’il y fait également étalage de son style, je suis plutôt client des performances d’Elie Semoun au cinéma, en tant que second rôle. Mais là, je trouve qu’il n’a pas su effacer son humour derrière celui d’Uderzo et d’Astier.

Poster un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s