Critique : Le Vent Se Lève (2014)

Le Vent Se Lève 1

Vers d’autres horizons.

Eminent créateur d’image consacré bien tardivement par l’Occident comme l’un des plus précieux artisans du cinéma d’animation japonais, Hayao Miyazaki tire aujourd’hui sa révérence avec cette émouvante traversée du temps au sein duquel il assemble les aspirations, les illusions et les douleurs qui ont façonné le caractère de l’homme avant d’avoir soutenu l’imaginaire de l’artiste. De ses couleurs pastel et de son trait délicat, il trace les vents contraires battant l’archipel nippon de la première moitié du siècle, incapable de surmonter le défi technologique et historique que lui impose le monde, et la forte brise libertaire soufflant chez le jeune Jiro Horikoshi, talentueux ingénieur de l’écurie Mitsubishi qui a vu très tôt les ailes de son ambition de devenir, un beau jour, pilote être coupées par un handicap ophtalmique. Contraint de demeurer les pieds sur terre, il fait alors décoller son inspiration devant sa planche à dessin sur laquelle il conçoit les oiseaux de métal qu’il rencontre dans ses songes, et tente de s’approcher, tant bien que mal, de ce ciel inaccessible en mettant son talent au service de l’industrie militaire. Le vent, celui des vers de Paul Valery, celui de la prose de Tatsuo Hori, de la guerre à venir et de la mort prochaine, célèbre, entre les mains de Miyazaki, la vie, l’existence, la passion, l’instant présent, la rêverie. Le film lui-même est ainsi construit comme un rêve, comme une succession de fragments où l’onirisme se mélange au réel, faisant éclore une poésie de la tristesse d’une beauté envoutante et radieuse, propulsé par le délicat ronronnement composé par l’indéboulonnable Joe Hisaishi. En cela, nombreux ont pointé du doigt la démarche prétendument négationniste du réalisateur au regard des horreurs de la guerre, les motivations « idéalistes » et « naïves » qu’il donne à son héros. Pourtant, de ce profond sentiment de nostalgie, de ce carpe diem qui habite ce précieux fuselage, il n’épargne rien des compromis moraux qui sont venus entamer les digues de la douce personnalité de son personnage principal, rien des contraintes économique et politique qui s’écrasaient sur son esprit épris de liberté alors qu’il mettait au point le plus illustre aigle de feu que la flotte aérienne japonaise n’ait jamais connu. Le récit fait ainsi le choix de se tourner vers les ultimes instants de grâces que la vie lui a offert, de lover les inquiétudes de l’époque entre les hanches moelleuses d’un bon siberia. Un horizon radieux et mélancolique derrière lequel se profile l’ombre du passé, celui d’un pays encore blotti dans le creux de plaines verdoyantes, celui des traditions ancestrales que la honte de la défaite a, aujourd’hui, enterré, celui d’un père, dirigeant d’une petite manufacture spécialisée dans l’aéronautique, incompris par son fils. « Enfant, je détestais l’idée que ma famille ait prospéré grâce à la guerre, j’ai eu de longues et houleuses conversations avec mes parents pendant toute mon adolescence. Je trouvais mon père bien léger et assez irresponsable. […] En préparant Le Vent Se Lève, j’ai beaucoup pensé à lui; je me suis aperçu à la lumière de différentes anecdotes que son détachement et sa gaieté cachaient une réflexion en profondeur. Ce film est aussi une réconciliation. » a ainsi déclaré Hayao Miyazaki. Le temps est donc ici, pour ce sage dessinateur, de dire adieu à tous ses fantômes et de préparer son prochain – et probablement ultime – voyage vers une destination qu’on lui souhaite aussi enveloppante, chaude et lumineuse que ce magnifique couché de soleil. (5/5)

Le Vent Se Lève 2

Kaze Tachinu (Japon, 2013). Durée : 2h07. Réalisateur : Hayao Miyazaki. Scénario : Hayao Miyazaki. Musique : Joe Hisaishi. Distribution Vocale (VO) : Hideaki Anno (Jiro Horikoshi), Miori Takimoto (Nahoko Satomi), Hidetoshi Nishijima (Honjo), Masahiko Nishimura (Kurokawa), Jun Kunimura (Hattori). Distribution Vocale (VF) : Paolo Domingo (Jiro Horikoshi), Chloé Berthier (Nahoko Satomi), Guillaume Lebon (Honjo), Julien Kramer (Kurokawa), Michel Ruhl (Hattori).

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16 commentaires

  1. Un cadeau d’adieu déchirant d’un des plus grands réalisateurs de films d’animation de tous les temps. Incontournable dès sa sortie, ce dernier cru s’impose comme un testament poétique d’un amour impossible et complètement fictionnel où la fiction surpasse la réalité (en l’occurrence la vie de Jiro). Sans compter que visuellement le film est d’une beauté incommensurable. Ghibli a fait la nique à tout le monde cette année, malheureusement cela risque bien d’être la dernière.

    1. Tu en es d’ailleurs où dans ta vision des films d’Hayao Miyazaki? Je me souviens de Princesse Mononoké dans tes colonnes maintenant Le vent se lève…

    2. J’y vais lentement vu que, en bluray, les films de Miyazaki sont encore cher, même d’occasion. Et puis, j’ai rationalisé drastiquement mes dépenses sur les sorties en vidéos au profit des bandes originales et des mangas. Mais je pense que le prochain que je vais m’acheter et découvrir sera Le Voyage De Chihiro, qui sort en bluray début janvier.

    3. Ça risque d’être long et certains ne sont pas concluants. A l’image du BR du Château de Cagliostro de Kaze qui est exempt de bonus au contraire du dvd collector d’Idp.

    4. Je n’aime pas trop Ponyo mais c’est un cru sympa. C’est d’ailleurs le seul Miyazaki que je n’ai pas acheté avec son dernier (mais cela ne va pas tarder).

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