Critique : Predestination (2014)

Predestination 1

Quand la poule et l’œuf s’emmêle.

« Maudits soient les écrivains publics » postillonnâmes-nous à la face de nos fenêtres à cristaux liquides, avec cette rage mêlée de culpabilité qu’avait fait naître notre incoercible curiosité. Effectivement, nous, simple mortel français, consommateur de galette bleu, se demandons quelle peut bien être cette mouche qui a piqué l’éditeur [1] pour glisser ainsi le retournement final de son film au verso de sa jaquette. Si la volonté de punir le travail de ses auteurs n’est bien évidemment pas ici manifeste – quand bien même sa privation d’une exploitation en salle nous orienterait fortement vers cette hypothèse – cette démarche éditoriale révèle néanmoins cette douloureuse fatalité qui pèse sur l’ensemble de ce modeste projet. C’est ainsi que se découvre donc le nouveau film des frères Spierig, deux cinéastes plutôt talentueux qui, après avoir projeté avec succès leur vision du vampirisme social avec Daybreakers, viennent aujourd’hui rompre la chrono-biologique humaine en adoptant la nouvelle d’un pionnier de la romance SF, Robert Anson Heinlein. Débutant par une ouverture pâlichonne durant laquelle un agent temporel essuie le terrible retour de flamme d’un feu follet pyromane, Predestination se métamorphose en un entretient logoréiheque lorsque ce dernier ouvre son comptoir à une âme maudite cherchant une oreille compatissante pour accueillir ces maux qu’il ne saurait déposer dans ses médiocres chroniques pour magazine féminin. Il parle alors de lui, mais surtout d’elle, de cette jeune fille, orpheline sans passé et brillante rebelle à l’avenir ligaturé, avec laquelle il partage cette même existence et ce même corps meurtri par l’histoire. À la lumière de cette intime confession, il flotte, dans ce dernier pub avant la fin du monde, comme un parfum d’éternité et de sanction divine dont les fragrances de Quatrième Dimension sont loin d’être déplaisantes. Mais ce voyage rétrograde ne cesse finalement de crier, à nos yeux aguerris, l’avènement d’un dénouement inévitable et de futurs contrepoints narratifs que l’on imaginent aisément devenir les clés de l’énigme que cherche vainement à couvrir les réalisateurs. La mise en scène, aussi magnifiquement éclairée soit-elle par le fidèle Ben Nott, appartient ainsi à un autre âge, celui où le public, vierge de toute prédisposition, parvenait à accueillir des récits tordus et à se faire embobiner par la technique du cadre sans émettre le moindre doute. C’était hier. Aujourd’hui, le temps a effrité ces astuces dans l’esprit beaucoup moins permissif des spectateurs, laissant désormais apparaitre une capacité de déduction de plus en plus difficile à déjouer. Ainsi, quand bien même son synopsis se serait montré moins bavard, il aurait été tout de même très difficile de se laisser prendre au piège. Pourtant, lorsque résonne, dans les décombres du fantastique, une chanson country louftingue grattée par Ray Stevens, cette prédestination se dote enfin de cette profondeur dramatique que l’on espérait tant voir noué l’histoire. « Cause now I have become the strangest case you ever saw. As husband of my grandmother, I’m my own grandpa ». (2.5/5)

[1] Sony, qui n’est décidément pas à une bêtise près ce mois-ci.

Predestination 2

Prédestination (États-Unis, 2014). Durée : 1h38. Réalisation : Michael Spierig, Peter Spierig. Scénario : Michael Spierig, Peter Spierig. Image : Ben Nott. Montage : Matt Villa. Musique : Peter Spierig. Distribution : Ethan Hawke (le barman/l’agent temporel), Sarah Snook (Jane/John), Noah Taylor (Mr. Robertson).

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22 commentaires

  1. Je n’avais pas eu vent de ce vent jusqu’à il y a peu. Je découvre qu’il s’agit d’une adaptation de l’excellent Robert « starship troopers » Heinlein, avec Ethan Hawke de surcroît. La syntaxe séduisante de ton avis mitigé trouve tout de même de quoi susciter chez moi un vif intérêt.

    1. C’est un voyage sympathique malgré tout, et au fond pas dénué d’intérêt. C’est juste qu’il est bien trop prévisible, un peu trop bavard et froid pour nous emporter dans son paradoxe.
      En tout cas, merci de ton passage en ce beau jour de Noël qui, je l’espère, sera se montrer généreux avec toi 🙂

    2. Il m’a ramené un gros livre avec beaucoup de pages, écrit par monsieur qui nous a quitté cette année, qui parle d’un tas de réalisateurs américains, je suis, je suis… 😉

    3. Je ne vois pas. Je pensais à Bertrand Tavernier et ses amis américains, mais jusqu’à preuve du contraire, il n’est pas mort. Un autre indice, monsieur Leperce !

    4. Non, notre cher Tatave a toujours bon pied bon œil (si j’ose dire) et tant mieux. De plus son pavé ornait déjà mes étagères depuis quelques années. Allez, autre indice : le défunt auteur a accompagné un « voyage » avec Martin Scorsese… 🙂

      Sinon, pour revenir à « predestination » : je me suis fait un séance de rattrapage hier et j’en suis arrivé au même point que toi (aurais-je été influencé ?) Je développerai d’ici peu.

    5. Ça y est, en cherchant, j’ai trouvé ce fameux auteur (Michael Henry Wilson) dont j’ignorais, à mon corps défendant, l’existence.
      Hâte de lire ton compte rendu et ta vision sur ce Predestination. Mais honnêtement, je ne pense pas que mon article ait joué un très grande rôle dans ton appréciation. De plus, on est souvent sur la même longueur d’onde.

    6. Well done ! saine lecture qui brasse les œuvres des maîtres primitifs (Griffith, Stroheim, Murnau) jusqu’aux plus récents (Lynch, Soderbergh, Malick) en passant par les gloires du clacissisme (Walsh, Cukor, Wellman) en j’en passe et des meilleurs (Mann, Tourneur, Mankiewicz, Minnelli, Scorsese and so on…). Un bon conseil : rendez-vous nombreux « à la porte du paradis ».

    7. Sur tes conseils, j’irais donc entrouvrir ces portes là.
      D’ailleurs, en parlant de porte du paradis, j’ai lu le livre de Thoret consacré à Michael Cimino. Passionnant, même quand on a vu aucun film du bonhomme (ce qui est mon cas).

  2. Décidément je crois vraiment que je vais mon histoire avec les inspecteurs Bougret et Charolles avec Sony. On est tellement dans le suréalisme. Si tu ne connais pas jette un oeil à Rubrique à brac de Gotlib.
    POur le reste le film avait l’air intéressant et Daybreakers m’avait bien plu.
    Et joyeux noël 2flics!

    1. Merci pour la référence 🙂 j’ai jeté un coup d’oeil à quelques planches, et effectivement, c’est bien barré, dans l’esprit de Fluide Glacial.
      Pour le film, cela reste sympa à voir, tu peux tenter l’expérience.
      Et joyeux Noël à toi aussi 🙂

    2. Cela irait parfaitement avec Sony et après pour le grand final on aurait un flash info annonçant l’arrivée de Superdupont en Corée du nord! 😀

  3. J’ai découvert le film récemment en Blu-ray après avoir gentiment reçu un exemplaire de l’éditeur, et je dois dire que je l’ai plutôt bien apprécié. C’est un tantinet prévisible, on est d’accord, mais j’ai trouvé le scénario bien construit et le montage assez astucieux. Pour un si petit budget, le film passe très bien.

    Par contre, heureusement que je n’ai pas lu le synopsis avant car c’est effectivement scandaleux de spoiler autant un récit dont l’intérêt réside justement dans les intrigues que le résumé révèle.

    1. Techniquement, le film se tient, c’est vrai… sauf que sa manière de cacher, par le cadre, l’identité de certains personnages fait naitre trop prématurément le doute, et du coup, on devine très vite les enjeux. Et puis, j’ai trouvé l’ensemble un peu poussif tout de même.

      En tout cas, cela me fait plaisir de te revoir chez moi 🙂 Je te souhaite, pour l’occasion, de passer un excellent réveillon du Nouvel An.

    2. Oui désolé, j’ai eu un peu moins de temps ces derniers mois pour réagir sur les différents blogs. J’avais un IRL un peu chargé et quelques articles qui m’ont pas mal occupé.

      Bon réveillon à toi aussi ! Et d’ores et déjà une bonne année ! 🙂

  4. Pour ma part j’ai été très agréablement surpris par ce film – peut-être parce que j’ai absolument rien regardé avant même la pochette vidéo ^^. J’aime bien comment les frères Spierig épousent totalement le paradoxe qui devient autant diégétique que part entière du dispositif, tout en restant très modeste. Sinon ton évocation de la chanson de Ray Stevens tape de la mille 😉

    1. J’espère que tu l’as acheté et pas téléchargé 😉
      Après, malgré les nombreux défauts que je présente, c’est un film qui n’est pas dénué d’intérêt, et contient quelques bonnes idées (j’aime beaucoup la manière dont est mis en scène la « téléportation » dans le temps).

      Quant à l’utilisation de la chanson de Stevens, je la trouve subtile en plus de parvenir à illustrer l’impasse dans laquelle se retrouve le personnage principal.

  5. Le film s’annonçait bien et puis, passé la 1ère scène, « Predestination » s’englue dans les méandres du voyage temporel au point de me perdre dans l’espace temps. Je n’ai tout compris, mais surtout, je n’ai pas compris les motivations des personnages…

  6. Un peu plus nuancé que moi sur ce gentil projet, hélas trop typé pour surprendre. C’est bien dommage, nous n’arrivons plus à faire de petites séries B de SF surprenantes (les deux dernières en date, last days on mars et the colony, étaient un peu à cette image, avec un univers toutefois ambitieux et réussi). Je viendrai bientôt sur le cas de Automata, petit film intéressant, mais sur lequel je suis là aussi très mitigé (en t’encourageant toutefois à y jeter un oeil).

    1. Automata m’avait tapé de l’oeil lorsque j’en avais découvert la bande annonce, il y a quelques mois déjà. Je guetterais donc avec la plus vive attention tes prochaines publications afin de découvrir tes impressions à son sujet 🙂

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