Critique : Exodus – Gods And Kings (2014)

Exodus 1

La chute du faucon noir.

Il n’y a guère plus de grandes années pour Ridley Scott. La barbe hirsute et les pieds abîmés par le déclin inexorable de son cinéma, ce colosse au pied d’argile entame aujourd’hui un nouvel exode vers le récit historique, sa terre promise abandonnée depuis aux mains d’une poignée de mercenaires du post-modernisme. Pour ressusciter l’une des plus illustres page de l’histoire judéo-chrétienne, il s’arme de ses plus beaux pinceaux (140 millions de dollars et une distribution quatre étoiles) et de ses plus éclatantes couleurs (Dariusz Wolski à la photographie, Alberto Iglesias à la musique) en espérant pouvoir se faire une petites place à la droite de Cecil B. DeMille, au sommet du Mont Sinaï. Peine perdue. Il échoue à évoquer cette traversée biblique autrement qu’en la filmant comme le dernier blockbuster baveux sorti de la machinerie hollywoodienne. Son cadre est ainsi embaumé de plaies numériques, de belles poteries (l’épiperformance de Sigourney Weaver fait désormais date dans l’histoire du cinéma) et d’apparitions ectoplasmiques (Ben Kingsley et John Turturro) prompts à tirer, vers les profondeurs, le charme d’un spectacle à peine transcendé par la transparence de son accompagnement musicale. Le discours est froid, mécanique, désincarné. Seul compte ici l’ampleur de la reconstitution, les faits et le rythme, imposé par une science de l’ellipse bouleversante d’inélégance, témoignant par là même des nombreuses démissions opérées par le cinéaste au moment de la post-production de son ouvrage. Il semble en effet difficile, voir même proprement impossible, de traiter cette marche historique en moins de deux heures trente sans en retirer, au passage, quelques organes vitaux. De ce fait, la lutte fratricide et infiniment romanesque entre un Ramsès arrogant et immature, et un Moïse schizophrène et extrémiste, s’en trouve émasculé, au même titre que les rôles féminins, réservés à la portions congrue, ingrates parures étouffées dans la richesse vulgaire sous laquelle croule ce palais de camelote. Il subsiste cependant, au milieu de cette terre aride, une oasis à l’insolence rafraichissante, au sein de laquelle le réalisateur se permet de remettre en perspective le caractère fédérateur de la religion, de traiter le messager de dieu comme un gamin puéril et spadassin, et d’émettre des doutes sur la place du judaïsme dans le paysage culturel moyen-oriental. Ce discours pleinement icônoclaste parvient à exister, un peu, avant que les bras d’une mer démontée par les vents et les marées ne referme définitivement cette terrible occasion manquée. En dédiant ainsi, dans un ultime élan, cette œuvre à son défunt frère, Ridley Scott souhaitait sans nul doute offrir une pyramide à la juste mesure de l’effroyable deuil dont il essaye désespérément de s’acquitter. Mais sous ce pontifiant tombeau, le spectateur ne découvrira rien de moins que le talent gâché d’un artiste en crise. (2/5)

Exodus 2

Exodus – Gods And Kings (États-Unis, 2014). Durée : 2h31. Réalisation : Ridley Scott. Scénario : Adam Cooper, Bill Collage, Jeffrey Caine, Steve Zaillian. Image : Dariusz Wolski. Montage : Billy Rich. Musique : Alberto Iglesias. Distribution : Christian Bale (Moïse), Joel Edgerton (Ramsès), John Turturro (Séthi), Ben Kingsley (Noun), Ben Mendelsohn (le vice-roi Hegep), Aaron Paul (Josué), Golshifteh Farahani (Néfertari), Sigourney Weaver (Touya).

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22 commentaires

  1. Un artiste en crise (agnostique, nihiliste ?), c’est exactement ça Ridley Scott aujourd’hui. Mais je crois que le mal qui atteint ce film (qui reste néanmoins spectaculaire et à l’image joliment soignée) est plus profond. Il tient peut-être à ces mutilations visibles, sans doute imposées par la production, qui laisse entendre un montage de trois quarts d’heure plus long prévu pour l’édition DVD (syndrome « kingdom of heaven » qui avait en son temps gagné en ampleur). Reste que le choix de Bale en Moïse et d’Edgerton en Ramses (et je ne parle pas de la prestation de vieille folle par Turturro, à la hauteur de ses apparitions dans « Transformers ») est plus que discutable.

    1. J’ai tout de même connu film plus soigné (il y reprend l’esthétisme de Gladiator, poussé à pleine puissance) et plus spectaculaire sans céder aux flots du trucages numériques. Je trouve que cela renforce plus encore à mes yeux le sentiment de contempler un récit dépourvu de toutes émotions.
      Après, en effet, le résultat global, ainsi que les personnages secondaires, pâtissent énormément des coupes imposées par les producteurs et par le réalisateur lui-même afin d’assurer à son ouvrage (et aux exploitants) une rotation des séances beaucoup plus importante.

  2. Déjà que The counselor et surtout Prometheus ne m’ont pas convaincu, les bandes annonces d’Exodus m’ont sonne le glas au fur et à mesure. Sans compter les réseaux sociaux où cela s’emballe pour rien (comme d’hab) au point de te souler sans boire. Un peu ras le bol de ce film avant même de le voir et je n’en fais pas une priorité du tout.

    1. Ne compte donc pas sur moins pour t’encourager à le voir 🙂 Surtout que cette semaine, et celles à venir, regorge de films autrement plus intéressants à découvrir (A Most Violent Year, en effet, mais aussi Les Souvenirs, Invincible, Captives).

    2. Sans moi pour Invincible (ça sent le film oscar soulant) et Captives (pas tenté) mais le Chandor je vais essayer de le voir.

    1. Ah oui j’ai vu ça aux infos (apparemment il y a de graves et étonnants problèmes en France : le froid et la neige !). En gros, j’ai l’impression qu’il y a un club de blogueurs ciné lorrains ! 😮

    2. Le taux de travailleurs en Lorraine est inversement proportionnel au nombre de blogueurs originaires de cette région. Normal donc que tu trouves autant de lorrains sur la toile 😉

    3. Je confirme : ça pique dehors ! On a eu pour le moment surtout du gèle et du verglas. La végétation a d’ailleurs, depuis hier, revêtu sa robe de neige. Cela nous offre un magnifique paysage hivernal.

  3. Tout à fait d’accord, le résultat tient plus d’un divertissement bien emballé (et encore, techniquement, les atrocités elliptiques sont des fautes impardonnables qui minent le final) que du cinéma fantasmé que Ridley nous offrait à une époque. Beaucoup de matière gâchée pour quelques restes vites réchauffés. Pauvre Sigourney Weaver, qui se contente alors d’apparaître dans le plus d’arrière plans possibles, et pauvre spectateur, incapable de détourner les yeux quand le morveux divin se présente à lui… Tsss

    1. Oui, techniquement, c’est pas non plus le panard. Et puis Sigourney Weaver, en être réduite à jouer la reine d’arrière plan, alors qu’on l’a connu, insultant la mère des alien de « salope », c’est triste…

  4. Faut-il en déduire qu’il vaudrait mieux attendre la sortie d’un DVD en version longue ? Je me souviens avoir détesté Heaven of Kingdom, puis, convaincue par mon neveu, de le revoir en version longue… et là j’ai adoré !

    1. En effet, je crois qu’il faudra attendre une version longue pour que cet exode soit un minimum intéressant à suivre.

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