Critique : Old Boy (2014)

Old Boy 1

Chemin de croix.

Qu’est t-il arrivé à Spike Lee ? Ce réalisateur engagé, qui s’est longtemps tenu à l’ombre des modes du cinéma mainstream afin de pouvoir perfectionner, avec plus ou moins de succès, mais toujours avec sincérité, la vision de son art, se serait-il perdu au point de céder aujourd’hui son talent à l’exercice du remake ? Cette question, elle s’impose, logiquement, dans nos esprits, lorsqu’est cité son nom pour réaliser l’adaptation d’Old Boy. En répondant par l’affirmative à cet appel, lui qui a souvent braqué sa caméra sur des êtres déchus en conquête de rédemption (Malcom X, She Hate Me24 Heures Avant La Nuit), il choisit d’endosser l’avilissante casquette du fossoyeur afin d’exhumer les reflets gravés par Park-Chan Wook sur sa pellicule, devenue mondialement célèbre pour avoir ouvert les portes des salles occidentales au cinéma sud-coréen, et qui, ne l’oublions pas, fut, elle-même, une relecture d’un manga japonais signé Nobuaki Minegishi et Garon Tsuchiya. Un recrutement inattendu qui semble, à première vue, trouver sa raison dans une démarche de reconquête, le studio souhaitant vraisemblablement apporter à ce projet l’image d’une production éclairée en plaçant à sa tête un maitre d’œuvre reconnu pour son indépendance artistique. Pour autant, cette plus-value demeure de façade, cette version américanisée ne parvenant pas véritablement à s’émanciper de l’ombre de son modèle. Joe Doucett partage ainsi avec son alter-ego coréen davantage qu’une lointaine parenté phonétique. Père divorcé odieux et libidineux, séquestré pendant près de vingt années, sans raison apparente, dans un deux-pièces défraîchi, Joe consacre sa libération fortuite à traquer les responsables de son exil, ainsi qu’à percer l’énigme de son isolement et de son retour à la vie. Comme dans le film original, il suivra un jeu de piste macabre qui le conduira à se projeter les souvenirs de l’être abjecte qu’il fut, mais également à considérer celui qu’il est désormais devenu par l’entremise d’une jeune infirmière, accessoirement ancienne toxicomane. Face à l’ampleur symbolique de l’épreuve, l’objectif de Spike Lee est écartelé entre la volonté d’entretenir cette filiation avec le film de Wook, et un évident désir d’émancipation. Pour une dégustation de pieuvre avortée, il réorganise l’espace de son beat-them all en scrolling horizontal. Pour une poignée de traits singeant l’audace technique de son modèle, il en trace d’autres beaucoup plus singuliers (parmi lesquels son fameux dolly-shot). La manière dont il orchestre ses écarts techniques et narratifs (surprenante mise en scène des flashbacks) et dont il habille ses arrières-plans (l’héritage ségrégationniste incarné par la figure du groom noir, l’omniprésence de la croix chrétienne, compagnon de contrition du héros) paraissent peu adroites – laides diront certains critiques. Cependant, ce qu’il faut comprendre, au-delà du mimétisme dont font montre certains passages, c’est que cette version est moins le cauchemar surréaliste développé par l’original qu’une croisade pulp et théâtrale à laquelle la prestation mephistopheletique de Sharlto Copley et le look pittoresque arboré par Samuel L. Jackson donne tout son caractère. Derrière ce travail de petit artisan, bête et méchant, se cache donc, en marge, les courtes manœuvres d’un petit maitre. (3/5)

Old Boy 2

Old Boy (2013, États-Unis). Durée : 1h44. Réalisation : Spike Lee. Scénario : Mark Protosevich. Image : Sean Bobbitt. Montage : Barry Alexander Brown. Musique : Roque Banos. Distribution : Josh Brolin (Joe Doucett), Elizabeth Olsen (Marie Sebastian), Sharlto Copley (Adrian), Michael Imperioli (Chucky), Samuel L. Jackson (Chaney).

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37 commentaires

  1. Aucun intérêt à le voir en ce qui me concerne. Spike Lee n’est plus depuis un petit moment et celui qui se veut si indépendant qui accepte une commande pareille cela me fait beaucoup rire.

    1. Il a sans doute accepté ce projet pour l’argent, peut-être pour financer ses propres films (les deux derniers qu’il a tourné pour le cinéma sont de petites productions demeurant toujours inédites chez nous).

    2. Le financement participatif est un très bon levier, mais à l’échelle d’un film destiné au cinéma, cela ne suffit pas.

  2. Je n’ai pas encore osé le voir. J’ai tellement peur d’être déçue, vu que j’adore le film de Park Chan-Wook. C’est quand même délirant de voir tous ces films coréens remakés ou en projet de remake…

    1. Je ne suis pas, pour ma part, un ultra fan de la version de Wook, donc ça doit jouer aussi, un peu, dans l’appréciation de ce remake.

    2. Personnellement, j’adore le film de Wook, cependant, ce n’est pas mon préféré de la trilogie de la vengeance, contrairement à beaucoup de spectateurs (mon chouchou reste Sympathy for Mr. Vengeance – pitié, pas de remake pour celui-là). Mais je comprends du coup mieux ton avis 🙂 Après, sur le papier, je ne vois pas trop l’intérêt…

    3. L’intérêt d’un remake est toujours très relatif. Et puis il y a des spectateurs qui préfèrent les films ayant un casting occidental.

    4. Non, je ne pense pas qu’il y ait du racisme là-dedans dans le sens où on l’entend fréquemment. Juste que certains spectateurs se reconnaissent davantage à travers un environnement culturel et humain qui lui est proche, semblable et dont il partage les codes. Je remarque cela depuis un an que je suis bénévole dans une petite médiathèque de village. Les adhérents (majoritairement des anciens, cela dit) vont davantage vers des livres dans le style « Terre de France » dans lequel ils retrouvent leurs valeurs (Françoise Bourdin, Françoise Bourdon, Elise Fischer, Daniele Steel), moins vers des romans plus atypiques (parmi lesquels les deux auteurs japonais que j’avais choisi à l’achat). Et puis, il faut bien le dire, le dispositif du cinéma américain, ses acteurs, ses réalisateurs, sa mise en scène est toujours plus séduisant que celui du cinéma asiatique ou africain.

    5. Ok, racisme est peut-être un terme violent, mais je trouve cela dommage de voir ce manque d’ouverture d’esprit. Il est vrai que le cinéma asiatique utilise des codes qui lui sont propres mais ce sont – en ce qui concerne leurs thrillers (puisqu’on parlait de ça) – très accessibles (il y a du rythme, les scénarios sont en général surprenants et originaux), en tout cas ils n’ont rien à envier aux Américains. Il faut dire qu’il y a le problème chez les Américains des sous-titres (apparemment, ils refusent de les lire ou ne savent peut-être pas lire, à voir).

    6. Pour continuer le raisonnement de 2flics les ricains détestent les sous-titres. Alors ils préférent en faire un remake.

    7. Non preuve en est le remake de New York 97 vient d’être repris par la Fox. Mais si on devait y aller au recensement de projets de remakes on aurait Les oiseaux, Vendredi 13 (et oui un nouveau reboot/remake vraisemblablement en found footage), Fire and ice (transposition live du film d’animation de Ralph Bashki par Robert Rodriguez), Annie (sort cette année), The crow (reboot/remake à moitié mort), Dirty dancing, Sympathy for mr vengeance, I saw the devil, Starship troopers, Fantastic four (reboot certes mais on reprend les mëmes et on recommence), La momie (reboot encore mais le second quand même), Point Break, Mondwest (mais en série), Highlander, King kong (avec reboot/remake produit par Legendary), Barbarella (prévu en série mais ça traîne)… Je peux continuer longtemps.

    8. Je m’étonne de n’avoir pas parler de Poltergeist produit par Sam Raimi… Et on peut continuer durant des heures.

    9. Tout à fait! Et il y en a plein encore comme La proie d’Eric Valette, L’expérience interdite, Agent 47 (reboot/remake d’Hitman), Un prophète (par le producteur de Fast and furious et scénarisé par Denis Lehane), Bloodsport (avec le catcheur Batista et JCVD qui revient), Godzilla (reboot de la Toho prévu pour 2016), The gambler (le film avec Mark Wahlberg pas encore sorti en France reprenant un film avec James Caan), ça (remake/réadaptation par le réalisateur de True Detective), L’échelle de Jacob, Police academy , Toxic avengers, Videodrome, Waterworld (mais pour la télé), Les sept mercenaires (réalisé par Antoine Fuqua avec Denzel Washington)… Et en sachant que le remake de Suspiria de David Gordon Green s’est planté sinon on l’aurait encore sur le dos.

    10. Soit ils prennent des cinéastes en les faisant passer pour des tâcherons (en l’occurrence on en a un bel exemple avec la critique de 2flics) ou ils prennent des tâcherons.

  3. Toujours pas vu et perso je ne vois pas trop l’intérêt de ce remake. En revanche, si tu veux voir un bon film de vengeance, je te recommande le superbe dead man’s shoes

    1. Oui, je me souviens de la chronique que tu lui avais réservé à l’époque. Mais je ne sais trop pourquoi, je me suis, un peu, lassé de ce genre de film.
      Après, concernant l’intérêt de ce Old Boy, comme de tous les autres représentants de son espèce, il est très relatif.

  4. J’ai trouvé le film pas si mal, comme tu le sais, mais il faut absolument que je revoie l’original, que j’ai vu il y a très longtemps. Concernant tous ces remakes, c’est étonnant… Il y a tant d’excellents romans à adapter, au lieu de toujours prendre les mêmes trucs balisés… Même si je ne suis pas totalement contre le concept du remake. Il y en a parfois que je préfère à l’original.

    1. Il y a certains remakes (assez peu, au final) qui sont supérieurs à l’original. D’autres, en revanche, apportent quelque chose en plus, un autre point de vue sur la même histoire. Concernant ce Old Boy, cela touche davantage à l’esthétique, ainsi qu’à l’héritage et la transmission du « mal » (intergénérationnel chez Spike Lee, intragénérationnel chez Chan-Wook).

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