Critique : American Sniper (2015)

American Sniper 1

Chasseur blanc, cœur noir.

Face à la douloureuse indifférence qu’avait fait naître son rodéo musical (le mésestimé Jersey Boys), on s’était dit que l’avenir cinématographique de Clint Eastwood allait désormais s’inscrire en pointillé, que les nombreux succès, critiques comme publics, qui avait galvanisé son cinéma au crépuscule de la précédente décennie, appartenaient définitivement à son passé. Mais, alors que sonnait l’heure de sa retraite, le maitre de guerre, du haut de ses 84 printemps, décide de battre à revers le front médiatique, ouvrant les plaies de la polémique, à la mémoire de nos frères embarqués dans le bourbier irakien. Dans sa ligne de mire, l’engagement militaire de Chris Kyle, texan jusqu’au ceinturon, dont les talents de tireur d’élite en ont fait le parfait chien de berger, protégeant les agneaux des tirs ennemis, corrigeant les loups qui se place dans sa lunette. American Sniper est ainsi pétrie de respect pour le devoir accompli, constamment conscient du lourd service rendu par cet homme – et des milliers d’autres – sur le champ de bataille. On le sait, le cinéaste aime exhaler la bravoure et la témérité des héros de la nation, des cowboys de l’espace et des militants pour la paix. Il n’a d’ailleurs jamais été homme à cracher sur les tombes et les corps carbonisés par l’enfer du combat sportif, politique et militaire, préférant en orner modestement le merisier et le marbre de quelques larmes de douleur. Une mansuétude qui a tôt fait, cette fois, d’échauffer la plume de nombreux critiques américains, rendant le réalisateur coupable de tirer le portrait de ce héros à bout portant, de ne pas s’être imposé le recul nécessaire au dévoilement des aspects les plus douteux composant sa personnalité. La mise en scène tend effectivement à se frotter, non sans une certaine efficacité d’ailleurs, au courage de ce chasseur, à relater les remarquables faits d’arme qui lui valurent sa légende sur le terrain, et à décrire la tension qui nimbait chacune de ses opérations, quand bien même cela nécessite de dégoupiller des gargarismes sonores indélicats et emphatiques. Mais, derrière ces apparentes convictions artistiques, Clint Eastwood reste un homme habité par le doute, hanté par les créances spirituelles qu’il se résigne à emporter de l’autre côté, obsédé par la part d’ombre de l’âme humaine, que cette dernière soit noyée dans l’insondable rivière du Massachusetts, abandonnée sur une route poussiéreuse du comté de Madison, ou ensevelie sous la roche volcanique d’Iwo Jima. Il fait, bien malheureusement ici, peu de cas de l’absence de remords formulé par Chris Kyle, qui avouait n’éprouver aucun remord face à des tirs qu’il certifiait être tous justifiés (« Les patriotes parlent toujours de mourir pour leurs patries, mais jamais de tuer pour elle. » déclarait, à juste titre, le moraliste Bertrand Russell), davantage en revanche de cette pression psychologique qui entamait l’équilibre de son couple à chacun de ses séjours, ainsi que ce sentiment pénible d’être toujours vivant. Ainsi, le physique d’abatteur et le visage tendre arboré par l’étonnant Bradley Cooper devient le parfait miroir de ce paradoxe et de ces troubles inexprimés qui traversent finalement tout autant son personnage que l’homme qui le met en scène. (3.5/5)

American Sniper 2

American Sniper (États-Unis, 2015). Durée : 2h12. Réalisation : Clint Eastwood. Scénario : Jason Hall. Image : Tom Stern. Montage : Joel Cox, Gary Roach. Distribution : Bradley Cooper (Chris Kyle), Sienna Miller (Taya Kyle), Jake McDorman (Ryan « Biggles » Job), Luke Grimes (Marc Lee), Kyle Garner (Goat-Winston), Cory Hardrict (Dandridge).

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20 commentaires

  1. Tu vises assez juste dans ta chronique, éliminant d’un tir précis les polémiques engendrées par des critiques sans doute trop près de l’écran. Le film d’Eastwood est à mon sens totalement anti-guerre (le réal l’a d’ailleurs assez dit au moment des faits), et considère plutôt le don de Kyle comme une malédiction (une sorte de « Bird » du fusil à lunette). Il trahit alors l’autobiographie du sniper pour aller sonder le cœur de l’Amérique (ton très beau titre auquel j’avais aussi pensé après coup en témoigne), qui en effet invite ses compatriote à se sacrifier pour le drapeau en omettant de bien leur faire comprendre ce que signifie aussi de tuer pour lui.

    1. C’est aussi pour cela que j’ai voulu intégré Bertrand Russell, ensevelie dans ma mémoire, à l’époque où Call of Duty nourrissait tout autant le désir du joueur qu’elle en ouvrait l’esprit par de courte mais foudroyantes citations martiales. Je pense que résumer American Sniper à une simple apologie de la guerre, c’est caricaturer tout autant le film que la filmographie de Clint Eastwood.

    2. Sans prétendre atteindre le niveau de réflexion de Russell, j’ajouterais bien la formule de Samuel Fuller, cinéaste et surtout survivant d’Omaha Beach, qui répondait quand on l’attaquait sur son film « au-delà de la gloire »,  » à la guerre, tout porteur d’idéal est un mort en sursis. »

    3. En effet, il n’a pas tort ce valeureux Fuller. Il faut bien se dire également que l’engagement militaire aujourd’hui, ce n’est plus la mobilisation sauvage que nos pères et de nos grands pères ont connu. Aujourd’hui, les militaires sont, dans leurs corps et leurs esprits, profondément engagés au service de leurs pays, et sont formés pour tirer, pour tuer. C’est ce que montre aussi, à mon sens, Clint Eastwood dans son film.

    4. Ils sont incontestablement le produit d’une culture, d’une histoire(le côté cow-boy du personnage) voire d’une idéologie plus ou moins teintée de religion (une enfance passée à l’église, une vision du monde calée sur la Bible). De ce point de vue, Eastwood touche juste. Ainsi on peut prendre l’hommage final comme une apologue réactionnaire, mais c’est un regard authentique sur une partie de son pays. Le succès qu’il a engendré n’en est que la confirmation.

  2. J’y reviens dès demain sur mon blog mais allons-y franco. Le film est plombé par un générique qui n’a absolument rien à voir avec le propos du film. Eastwood a montré un portrait particulier d’un soldat convaincu qu’il est un sauveur des usa et là paf on sort les trompettes. Bah merde alors… C’est sinistre car le film est vraiment bon et porte un portrait intéressant. Et là rien à voir avec Hurt Locker, avec une quelconque justification de la Guerre en Irak et autres polémiques vues par ci par là. Le film n’a absolument pas cette prétention et ce n’est pas sa vocation. Allez on va faire une comparaison avec Zero Dark Thirty parce qu’il y a des terroristes! Allez allez…

    1. Je ne vois pas en quoi le générique de fin n’a rien à voir avec le propos du film.

    2. Je renvois à mon article je ne veux spoiler personne. Mais en gros on nous sort les grosses trompettes patriotiques en fin de film alors que le propos est nuancé durant tout le métrage. Il y a comme un hic.

    3. C’est la manière très classique qu’il a d’accompagner l’hommage qui lui a été rendu lors de ses funérailles.

    4. Mais je ne suis pas sûr que c’était trés judicieux. En tous cas je trouve qu’il y a quelque chose de perturbant.

  3. Ton billet est très bien écrit, mais pour autant, je n’irai pas voir ce film qui ne titille pas mon côté patriot(act)ique américain. Même si je suis sûr que formellement, la mise en scène de Clint est à la hauteur.

    1. Faut parfois se faire violence dans ce genre de situation 🙂 En tout cas, merci du compliment.

  4. Il est forcément difficile de parler du film sans aborder la controverse qui plane autour de Chris Kyle et ses faits de guerre. Mais je pense qu’au-delà du biopic, Eastwood ,à l’instar de son diptyque Mémoires / iwo Jima, ne prend pas de parti et laisse les actions du personnage parler pour lui, avec toute l’ambiguïté que cela suppose.

    Au passage, joli jeu de références 😀

    1. Merci 🙂 « laisse les actions du personnage parler pour lui » : c’est tout à fait ça.

  5. J’ai ENFIN vu ce film et, sans dire qu’il s’agit d’un chef-d’oeuvre (Clint ne peut pas en faire à chaque film), il s’agit pour moi d’un très bon film et je ne comprends pas la polémique autour ! Certes, il y a tout de même un côté pro-américain, contrairement à un Démineurs (on pense forcément à ce film – pourtant je ne l’aime pas du tout) qui était plus nuancé, mais bon ce n’est pas non plus gênant, je m’attendais à pire. Pour être plus juste, notamment avec le générique de fin, il est clair qu’il y a un côté patriotique (le terme serait plus juste) mais franchement cela ne m’a pas gênée, dans le sens où Clint arrive à poser les bonnes questions (sur la guerre, les armes à feu, l’état psychologique des soldats etc…) et à montrer toute la complexité du personnage principal (là par contre il réussi à être nuancé). Comme toi, je regrette qu’il n’ait pas montrer encore plus les remords de Kyle (on a l’impression qu’Eastwood a même « censuré » certains passages de son autobiographue), du coup il manque un petit quelque chose au final. Mais le film est quand même très bien foutu (peut-être un chouïa de longueurs) et Cooper est vraiment au top.

    1. « qu’il n’ait pas montrer encore plus les remords de Kyle » ou son absence de remord puisque, de son vivant, il déclarait ne pas en avoir.
      Je te rejoins sur cette polémique qui a exagérément accompagnée la sortie du film.

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