Critique : The Voices (2015)

The Voices 1

Voix sans issue.

Au fin fond du pelvis boisé du Massachusetts, point de Poulet Aux Prunes dans la cuisine de Jerry, un grand dadais chargé d’empaqueter des baignoires dans une usine où il fait bon travailler. Uniquement des voix, désincarnées, dont son chien et son chat deviennent les portes-paroles. Ce n’est une surprise pour personne, malgré les efforts, stériles et vains, produits par le montage et la mise en scène. Le bonhomme a réellement un grain dans la terre grise recouvrant sa caboche, semé par sa mère, nous dit-on, et qu’il ne cesse de cultiver en refusant de suivre le traitement asthénique ordonné par sa thérapeute, à la mansuétude adroitement dissimulé sous l’écorce rugueuse sillonnant le visage de Jacki Weaver. Cela lui permet de contempler la chorégraphie du monde, de se sentir moins seul dans son deux-pièces encastré à l’étage d’un vieux bowling abandonné, et d’arborer sans complexe un sourire dégoulinant à ses jolies collègues, dont il ne manque pas d’en foudroyer le cœur. Mais Marjane Satrapi, cinéaste dont les pulsions graphiques se teintent toujours d’une joyeuse iconoclastie, aime tordre le cou à la féerie des jours tranquilles, engageant ainsi lentement son récit sur le boulevard du crime. Un simple rendez-vous galant avorté se couvre soudainement d’un voile rouge-sang qui ne permet plus à ce siphonné du bocal, qui voyait jusqu’à présent sa vie en rose, d’écumer sa propre folie. Par pure perversion, ou par désir d’amnistier son âme, il décide alors d’écrêter sa victime, et en garder la cime, au frais, dans son réfrigérateur, ajoutant ainsi un nouvel organe vocal à sa psychose. Offrant un point de vue original et moins austère sur les troubles dissociatifs, la réalisatrice, sous couvert de cette apparente légèreté dont la bande-annonce et l’adorable bille de ravie de la crèche arborée par Ryan Reynolds faisaient la promotion, répand une inattendue mélancolie lorsqu’elle entrouvre les portes de l’enfance, témoignant, par là même, d’une certaine intelligence dans la construction de son univers, ne serait-ce que pour le choix des deux animaux pour refléter les deux pôles de la moralité tiraillant le « héros ». The Voices fait ainsi vibrer de belles idées, de belles couleurs, rappelant les pastels psychédéliques des pochades de John Waters. Mais ce tourbillon psychotique dans lequel nous entraine le film, par l’absence cruel de tension dramatique et la volonté d’instaurer un rythme favorisant davantage l’édification de belles plages images que l’excavation des fragments placé en arrière-plan de son intrigue (le rôle du père, la genèse du trouble psychotique chez Jerry), dépose finalement sur nos papilles un goût d’inachevé. Au final, une découverte qui vaut plus pour l’excentricité de son concept que pour le traitement dont il jouit. (3/5)

The Voices 2

The Voices (États-Unis, 2015). Durée : 1h49. Réalisation : Marjane Satrapi. Scénario : Michael R. Perry. Image : Maxime Alexandre. Montage : Stéphane Roche. Musique : Olivier Bernet. Distribution : Ryan Reynolds (Jerry), Gemma Arterton (Fiona), Anna Kendrick (Lisa), Jacki Weaver (Dr. Warren), Ella Smith (Alison), Sam Spruell (Dave).

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22 commentaires

  1. Je ne dirais pas que j’ai adoré (effectivement quelques petits défauts notables – dont la fin, peut-être un peu trop facile par rapport au reste) mais j’ai tout de même bien aimé ce film, je trouve que Marjane Satrapi s’en est vraiment bien tirée. Je m’attendais à un film peut-être plus hilarant mais je reste tout de même satisfaite, la réalisatrice parvient à revisiter les codes de l’horreur avec la comédie. Même si effectivement certains points auraient pu être éclaircis, j’ai trouvé le film profond, j’ai senti que Satrapi s’était beaucoup documentée sur le sujet et elle arrive à montrer l’état mental de Jerry avec des idées plutôt simples et pourtant réellement efficaces (les points de vue sur l’appartement, le doublage de voix etc…). Enfin Ryan Reynolds, que je trouvais jusqu’à présent insipide (à part dans Buried), est vraiment très bon, pour une fois, très expressif et fait un remarquable travail de doublages de voix.

    1. Ryan Reynolds donne en effet ici de la voix à son talent jusqu’à maintenant enfermé dans des rôles très insipides (on dit également beaucoup de bien de sa performance dans Captive, que je n’ai pas encore découvert).
      Pour le reste, nous sommes d’accord sur les qualités et défauts d’un film intelligent et agréable à défaut d’être mémorable.

  2. Oh que ça fait du bien de voir qu’un français peut avoir une parfaite liberté de ton et de moyen sur le sol ricain! Une comédie horrifique réjouissante réalisée de manière intelligente et très bien joué. Un plaisir de voir un film comme ça au cinéma et avec ses potes.

    1. Ouai enfin bon, pas de quoi crier au génie non plus, même si, en effet, la personnalité de Satrapi n’a pas été alterée par le système américain.

    2. Bah franchement j’ai trouvé la démarche non seulement intelligente et graphiquement intéressante. Et ça assume son concept. On ne peut pas en dire autant de ce qui sort d’Hollywood.

    3. Évidemment, je suis d’accord sur l’intelligence et la beauté esthétique du film. Cependant, ce n’est pas parce qu’on nous éclabousse à grande eau d’excréments cinématographiques qu’il faut grimper au rideau dès que l’on nous propose un film original. Enfin, c’est mon avis 🙂

    4. Je ne peux rien te répondre de plus, si ce n’est que je suis heureux que ce film ait trouvé le chemin menant vers ton cœur.

    5. Je suis pouet à mes heures perdues 🙂 Justement, je trouve le générique plus brillant que le film (j’suis vache, mais bon, c’est ce que je pense).

  3. Je n’ai pas tout compris mais dans les bribes qui font sens m’apparaissent moins catastrophiques que ce que j’ai pu lire ici ou là. De mon côté, j’avais laissé Marjane à Persépolis. Peut-être aurais l’occasion un des ces quatre de suivre ces voix.

    1. Me suis-je mal exprimé ? N’ai-je finalement pas été suffisamment claire dans la formulation de ma pensée en tentant de miser ainsi abusivement sur l’esbroufe d’une écriture verbeuse ? Si oui, s’adresser au SAV du site… ou laisser un commentaire sur le billet concerné 🙂
      Sinon, pour faire simple : agréable mais peut mieux faire.

    2. A la relecture, ces phrases tortueuses font davantage sens, même si j’ai parfois l’impression que ces voix psychotiques nous entraînent aux limites de la réalité de Quentin Dupieux.

    1. Je suis entièrement d’accord, on a le sentiment que la réalisatrice aurait pu aller plus loin encore.

  4. En effet, maintenant que tu le surlignes, je n’avais pas vu les emprunts au cinéma de Waters dans les petites extravagances de la mise en scène. Mais Satrapi semble moins jusqu’au boutiste que son modèle. Toutefois, l’équilibre entre l’excentricité et le glauque de la situation est parfois réussi, il est juste dommage que tout cela relève souvent de l’exercice de style anecdotique.

    1. Cette référence à John Waters, c’est quelque chose qui m’a sauté aux yeux, alors même que je n’ai vu aucun de ses films (uniquement des bribes, par ci, par là). Bizarre.

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