Critique : Big Eyes (2015)

Big Eyes 1

Triste peinture.

Il fut un temps où Tim Burton était un cinéaste remarquable. Sous nos yeux, il faisait tournoyer, sur la piste de ses noces funèbres, et avec cette vigueur et cette gourmandise semblable à l’ardente houle déferlant dans le ventre des fêtes foraines, des âmes inaptes et folles, emporté par le rythme de la fanfare claironné par son fidèle concertiste. Son art était inspiré, par ses idées, par ses envies, par son cœur, aussi. Mais est venu le jour où son appétit s’est égaré sur une planète peuplée de singes. Depuis cet instant, son cinéma a cessé d’être le même. Moins original, moins attachant, moins sincère. Un jugement lapidaire que d’aucun briseront en citant le récent sursaut gotique Dark Shadows, quand bien même ce dernier effort n’avait su convaincre qu’une infime partie de ses fans. Aujourd’hui, le cinéaste joue le jeu de la biographie filmée, un genre qu’il avait su, jadis, dompter avec brio lorsqu’il afficha sa profonde admiration pour l’artiste fou qu’était Ed Wood. Il déterre ainsi le souvenir de Margaret Keane (Amy Adams, ravissante), jeune femme du Tennessee fraichement divorcée qui, abandonnant le confort de sa banlieue pavillonnaire sa gamine sous un bras et ses toiles d’enfants aux yeux écarquillés sous l’autre, entend peindre son avenir sous le ciel bleu de Frisco. « Les yeux sont les fenêtres de l’âme » explique t-elle ses impressions dépressives à son futur époux et pygmalion, Walter Keane (insupportable Christoph Waltz). Ce bonimenteur au sourire carnassier se montre sous ses plus beaux atours pour conquérir la femme et l’artiste, cette dernière consentant à se laisser déposséder de la paternité de ses productions, parce que l’art féminin n’est pas vendeur, parce qu’il ne veut uniquement son bonheur, parce qu’il désire par dessus tout posséder son propre empire. Il transforme alors sa femme en nègre, vendant ses toiles et ses copies à la chaîne, sous son nom, en leur inventant une histoire, un passé, s’affichant sans complexe auprès des gens de pouvoir et sur les plateaux de télévision. Elle, devient un jouet silencieux qui a vendu son âme à ce diable agitant l’esprit capitaliste de son mari. Le douloureux compromis muselant ce personnage offre à Tim Burton l’opportunité de brasser toutes les obsessions qui ont constamment nourri son cinéma : le jeu des apparences, la trace de l’homme dans un monde industriel (malicieux générique où la peinture se révèle copie), l’intégrité artistique face au système capitaliste et à la critique savante. Mais fallait-il sans doute nous méfier de cette nomination et de ces (timides) honneurs qui ont été adressé à son nouveau rejeton lors des dernières réunions des élites académiques du cinéma américain. Car, la manière qu’il a de nous présenter ses personnages et leurs psychologies, ses décors, ses escapades fantastiques (la traversée d’une superette sous les yeux écarquillés des clients et de la caissière) témoigne de cet état de léthargie dans lequel se trouve prisonnier sa mise en scène, désincarnée et transparente, mais également d’un genre qui accepte de moins en moins d’être maltraité, n’autorisant à son metteur en scène aucune folie, qu’elle soit visuelle ou narrative. Prisonnier de son matériaux, et ne sachant clore son impression autrement que par le symbolique mimétisme entre l’original et l’avatar, il livre une vision insipide, altérant jusqu’à la partition douce et mielleuse de Danny Elfman, et démontrant son impuissance à pouvoir interroger son art. Face à cela, nous n’avons que nos yeux pour pleurer. (2/5)

Big Eyes 2

Big Eyes (États-Unis, 2015). Durée : 1h47. Réalisation : Tim Burton. Scénario : Scott Alexander, Larry Karaszewski. Image : Bruno Belbonnel. Montage : JC Bond. Musique : Danny Elfman. Distribution : Amy Adams (Magaret Keane), Christoph Waltz (Walter Keane), Danny Huston (Dick Nolan), Krysten Ritter (DeeAnn), Jason Schwartzman (Ruben), Terence Stamp (John Canaday).

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32 commentaires

  1. Pour moi 1 ou 0 le foutage de gueule n’a que trop duré. Burton ne sait plus faire un biopic laissant le travail à ses scénaristes. C’est ennuyeux, ne raconte rien de plus intéressant qu’une page wikipédia, Waltz est pénible et la réalisation est soi impersonnelle soit affreusement kitsch. Je n’ai plus aucun espoir de voir un bon film de lui et ce n’est pas Dumbo qui va changer cela.

    1. Je n’irais pas jusque là, mais je rejoins ton indignation. Tim Burton n’est ici plus que l’ombre de lui même, et c’est bien dommage, car le sujet en lui même est très intéressant.

    2. Le sujet m’intéressait pas des masses mais dès que j’ai vu la ba je me suis dit c’est foutu. Le film est encore pire.

    1. Sans doute des spectateurs qui sont toujours acquis à la cause du réalisateur, où qui ont fait fi des défauts du film. Pour moi, Burton est ici à des millénaires de ce à quoi il nous avait habitué au début de sa carrière, de son Ed Wood ou de Big Fish.

  2. Aïe, aïe, aïe, tout ce que touche Burton ces temps dernier se transforme visiblement en plomb. De « Big Fish » à « Big eyes », il semble avoir sérieusement noyé le poisson si j’en crois la lecture de ton article. Il est pourtant toujours servi par des collaborateurs de renom (les scénaristes de « Ed Wood », l’excellent Delbonnel à la photo et l’indéfectible Elfman à la partition), mais se montre incapable désormais de rehausser ses rêves d’enfant à la hauteur des précédents. Le morbide « Barbier de Fleet Street » aurait-il été son chant du cygne ?

  3. Je voulais voir ce Burton, mais ta très chouette chronique le fait descendre de quelques rangs dans le classement de mes priorités du moment. Bon, du coup, il faut que je réfléchisse à ma prochaine séance…

  4. Je n’ai pas encore eu le temps de le voir mais franchement quand je vois les mauvaises critiques de blogueurs, j’hésite à le découvrir, du moins au ciné. Hélas, dans un sens, ta critique ne m’étonne pas, Burton est de moins en moins inspiré, ça commence à trop durer…

    1. Tu peux toujours tenter l’expérience, d’autant plus que c’est un peu morne plaine dans les récentes sorties ciné.

  5. Pourtant, les critiques avaient l’air élogieuses mais force est de constater que Burton n’est plus que l’ombre de lui même depuis quelques années.

  6. Tu lui mets quand même la moyenne, j’en reste tout étonné. Waltz réussit à être insupportable (pour la première fois), vivement Spectre pour oublier ce ratage.

  7. C’est tristement vrai. C’est vraiment dommage, même si je reste curieuse de son avenir, qui sait ?
    ( J’aime particulièrement ta manière d’écrire, c’est pas facile de rendre un écrit à la fois plaisant, beau et intéressant )

    1. Merci beaucoup 🙂
      Sinon, comme toi, je reste tout de même curieux concernant ses prochains projets (Tim Burton, c’est tout de même pas n’importe qui).

  8. Quelle tristesse de voir tomber Tim Burton dans l’ennui total. Ce film raconte une imposture qui ressemble de plus en plus à la carrière récente du réalisateur.
    Je suis tout de même un fan déçu et perplexe.

    1. Ah ah ! En effet, la récente carrière de Burton ressemble de plus en plus à une imposture.

  9. J’ose croire que Burton reviendra un de ces qautre sur le devant de la scène, avec un de ces sujets en or qui mérite un traitement adéquat. Pour l’heure, je trouve que « Big Eyes » n’est ni une réussite ni une totale déception. juste un film à la mise en scène souvent bien transparente. A force de se faire lapider pour ses thèmes récurrents et ses partis pris artistiques, le bougre à du surement se résigner à mettre le pied sur les pédales :/

    1. Je pense qu’il reviendra de tout cela, je ne fais en tout cas pas encore le deuil de son talent. Il a voulu essayer, là, de se la jouer plus sage, mais il n’y est, selon moi, pas parvenu.

  10. Enfin vu ce film ! Bon, ça va peut-être surprendre mais honnêtement, j’ai plutôt aimé ce film, selon moi le meilleur Burton depuis des lustres. Certes, Burton s’est assagi mais je trouve qu’on retrouve pour une fois sa patte sans se caricaturer comme il le faisait depuis un certain temps – ça devenait selon moi insupportable. Il y a beaucoup de changements par rapport à ce qu’il a fait et je trouve que ça ne lui va pas si mal. Beaucoup diront que c’est académique. Possible. Je dirais aussi qu’il a atteint une certaine forme de maturité. Enfin il l’avait au début de sa carrière mais il l’avait perdue en cours de route. Certes, il y a moins de bizarreries que d’habitude (pour du Burton) mais je trouve ce film plus burtonien que des machins comme Alice ou Dark Shadows… Ce film m’a également pas mal rappelé Ed Wood. Je ne suis pas une grande fan de biopics mais pour là je l’ai trouvé vraiment riche. Après, c’est sûr que certains points auraient pu être encore plus poussés et la voix off est inutile mais je suis sortie de la salle plutôt emballée. Enfin j’ai beaucoup aimé Amy Adams (Burton n’a pas trop l’habitude d’opter pour des héroïnes – je ne compte pas vraiment Alice dans le lot – et c’est une bonne chose) tout comme Christoph Waltz (pour moi son interprétation est très cohérente avec son personnage).

    1. L’académisme d’un film, ce n’est, pour ma part, pas hyper grave en soit (J’adore La Ligne Verte, qui est hyper académique). Ce qui, pour moi (mais pas pour toi, visiblement), constitue l’échec du film, c’est l’écriture. Point de souffle, ni de passion, encore moins de folie dans le script comme dans la mise en scène, alors même que le parcours de cette artiste, cette soumission artistique au monstre du capitalisme industrielle, est passionnante. J’ai eu la sensation de suivre un circuit en ligne droite, d’assister à une juxtaposition de scènes clés plutôt qu’au déploiement d’une palpitante histoire.

      Concernant Amy Adams, je n’ai trop rien à lui reprocher, je trouve qu’elle campe très bien son rôle et que la douceur de ses traits incarnent à la perfection cette servile fidélité qui la retenait à son mari. En revanche, pour Waltz, je trouve que sa présence ne repose que sur ses mimiques, elle n’est pas assez physique à mon goût. Mais peut-être y-a-t-il également une forme de lassitude de le retrouver, une nouvelle fois, dans le rôle d’un bonimenteur.

  11. Oui, j’en ai un peu marre d’associer l’académisme à une insulte ! Du moment que le film me satisfait, qu’il me touche ou que je trouve sa réflexion riche, je m’en cogne un peu… Je n’ai pas dit que le film était un chef-d’oeuvre, attention, il a ses défauts (la voix off de trop, quelques points auraient pu être creusés, des seconds rôles plus développés) mais au contraire j’ai trouvé son écriture intéressante. Pour moi c’est plus qu’un simple biopic, j’ai vraiment été sensible à l’opposition entre art véritable contre le marketing (qui passe par le discours et par les références omniprésentes à Warhol), à sa dimension féministe, tout le jeu sur le « eye » et le « I » etc…
    Pourtant je trouve la performance de Waltz assez physique (notamment la scène du procès) et comme je le disais à Borat sur mon blog, je trouve que son jeu est cohérent avec son personnage de baratineur, donc ça ne m’a pas choquée.

    1. C’est d’ailleurs la seule scène qui m’ait amusé et sorti de la torpeur dans laquelle le film et son rythme me maintenait.

  12. J’aime bien ton billet qui reflète ma pensée sur le cinéma de Tim Burton. Il y a longtemps que j’ai décroché et chacun de ses films confirme pour moi sa décadence.

    1. Alors ne va surtout pas découvrir Big Eyes. Tu risquerais fort de rayer totalement le nom de Tim Burton de ton esprit.

  13. Je suis assez d’accord avec toi, où est passé Tim Burton ?
    Ce film, même s’il se laisse regarder, n’a rien d’un Tim Burton !
    On peut tout de même avouer que les images/décors de ce film sont beaux, même si, effectivement, c’est un peu plat la plupart du temps…

    1. Tim Burton est présent, au détour de quelques scènes, de quelques idées, mais ce n’est clairement pas celui que l’on souhaitait rencontrer.

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