Critique : Everest (2015)

Everest 1Vertical limit.

Effectuer une ascension, c’est partir, quitter sa zone de confort, tout laisser derrière soi pour assouvir une ambition, quelles que soient les obstacles à franchir. Mais c’est aussi s’abandonner soi-même, face à la remarquable puissance de la nature. Se réduire à un minuscule point noir sur une immensité blanche. Ressentir la roche sous ses semelles et l’air comprimer ses poumons. Éprouver le souffle glacial du vent, qui emporte dans son sillage une neige coupante comme du verre. Redevenir une simple chair, cyanosée et carbonisée par le froid. L’Everest, c’est donc autant un merveilleux rêve qu’une redoutable épreuve pour les grimpeurs chevronnés souhaitant toucher du doigt le toit du monde. Un simple faux pas, un léger retard, et la sanction tombe, comme ce fut le cas au printemps 1996, lorsque huit alpinistes perdirent la vie sur cette monumentale acropole de pierre et de neige. Jon Krakauer, journaliste et survivant du drame, remonta le fil de cette tragédie dans un livre à charge contre les accompagnateurs encadrant l’excursion, amenant ainsi Anatoli Boukreev, guide de haute montagne au moment des faits, à publier à son tour son autobiographie et à se défendre des négligences dont il est accusé. Dix neuf ans plus tard, le cinéaste islandais Baltasar Kormákur se fait le relais de ces deux interprétations. Premier de cordée d’une distribution de haute volée (Jason Clarke, Jake Gyllenhaal, Josh Brolin, Sam Worthington, Robin Wright, Keira Knightley, Emily Watson) et d’une production techniquement ambitieuse (certaines séquences ont d’ailleurs été tournées sur les lieux mêmes des évènements), il se lance dans une expédition suffisamment rare sur les écrans pour forcer d’emblée la sympathie des spectateurs. Malheureusement, malgré la beauté des décors, l’interprétation concernée de l’ensemble du casting, et l’exceptionnelle qualité du mixage sonore (dont la tempête couvrant la dernière heure constitue incontestablement le point culminant), l’ensemble ne parvient pas à prendre la hauteur nécessaire pour réfléchir son sujet. Ainsi, la longue exposition, dévoilant le quotidien du cortège d’alpinistes et les épreuves ordinaires ponctuant leurs progressions avec toujours, en contre champ, la menace de l’épuisement physique, ne parvient pas à explorer, en profondeur, les motivations des personnages. Objet d’un business fleurissant, d’une fuite à un quotidien terne, d’une quête perpétuelle de liberté ou d’une volonté de mesurer ses limites à l’échelle de cette montagne aux mensurations babyloniennes, tous ces mobiles psychologiques, amorçant une profonde réflexion sur cette passion, sont balayés de manière superficielle au cours d’un échange collectif d’une banalité inversement proportionnel au paysage dans lequel cette incroyable aventure se déroule. De même, Everest dit peu de chose sur la société humaine, sur l’apparente égalité physique qui se consume au fil des altitudes et sur l’évidente inégalité sociale qui se dessine lorsque la nature met en péril les existences. S’assurant ainsi un consensus idéologique en ne posant aucun point de vue critique et/ou spirituel (un comble pour un film se déroulant sur une terre nourrit par le Bouddhisme) autour l’exercice périlleux mais au combien enivrant de l’alpinisme, le réalisateur donne finalement naissance qu’à un agréable tableau sans grand relief. (3/5)

Everest 2Everest (États-Unis, 2015). Durée : 2h02. Réalisation : Baltasar Kormákur. Scénario : William Nicholson, Simon Beaufoy. Image : Salvatore Totino. Montage : Mick Audsley. Musique : Dario Marianelli. Distribution : Jason Clarke (Rob Hall), Josh Brolin (Beck Weathers), John Hawkes (Doug Hansen), Michael Kelly (Jon Krakauer), Emily Watson (Helen Wilton), Jake Gyllenhaal (Scott Fischer), Elizabeth Debicki (le docteur Caroline Mackenzie), Ingvar Eggert Sigurosson (Anatoli Boukreev), Martin Henderson (Andy Harris), Keira Knightley (Jan Arnold), Sam Worthington (Guy Cotter), Robin Wright (Peach Weathers).

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23 commentaires

  1. Mouais… j’hésite, j’hésite, et ta très chouette chronique ne fait que renforcer ces hésitations ! 😉 J’ai vraiment du mal à me dire qu’un film sur l’Everest n’aborde pas une dimension spirituelle et réflexive sur l’homme et son environnement. Si c’est juste pour voir des mecs galérer en montagne, bof…

    Après, ce casting et le fait que ça parte du bouquin de Krakauer (on parle de Monsieur « Into the wild » !), ça m’attire aussi. Je crois que je vais faire l’impasse quand même, mais ça sera après avoir vu d’autres films et mené quelques tergiversations supplémentaires, à mon avis…

    1. Même si ce n’est pas un incontournable, c’est tout de même le genre de film dont les effets doivent être appréciés sur un écran géant. Pas sûr qu’il en sorte grandi sur un téléviseur de salon. Mais c’est toi le boss 😉

    1. Comme pour Martin, je pense que c’est une production qui doit être apprécié au cinéma. Mais je comprends tout à fait que tu aies envie de t’aventurer dans un film pour lequel tes attentes sont plus fortes.

  2. Perso je ne connaissais pas cette histoire avant d’aller voir le film (au contraire de Straight Outta Campton pour NWA), ce qui a entraîné la surprise totale au niveau du dénouement. Un film violent et sinistre où la 3D montre toute la majestuosité de l’Everest. La nature n’aime pas qu’on la chevauche et elle le rend toujours à ceux qui osent. Une bonne surprise bien aidé par un bon casting et une réalisation top.

    1. Moi non plus je ne connaissais pas cette histoire. Cela ne m’empêche pas de trouver son traitement un peu trop « ordinaire ».
      Par contre, je te rejoins totalement sur la 3D, d’une exceptionnelle qualité.

    2. Sur l’aspect biopic je le trouve plus que correct. Je n’ai pas vu la tragédie à venir et trouve le traitement très bon en comparaison de biopic jouant sans cesse sur le larmoyant. Cela rend le film encore plus violent.

    3. « biopic jouant sans cesse sur le larmoyant », c’est vrai que ce n’est pas du tout larmoyant comme film (ironie).

    4. Je trouve pas tellement justement au contraire de The impossible qui avait sa fin gâchée à cause de cela. J’ai trouvé ce film plus sobre en l’occurrence. Le traitement des morts m’a paru plus violent que pathos.

    5. The Impossible, en effet, fait plus fort. Ceci étant, je préfère ce dernier à Everest. Le film de Bayona est plus viscéral.

  3. Un film à sensations si j’ai bien compris. C’est peut-être ce qu’il me faudrait en ce moment pour me sortir la tête du guidon, histoire de m’aérer un peu l’esprit. Mais j’ai cru comprendre que l’air se faisait rare à cette altitude.

    1. Tu as parfaitement compris 🙂 En revanche, ce n’est pas que l’air se fait rare une fois atteint une certaine altitude, mais c’est que le taux d’humidité lacrymale tend à augmenter sérieusement la pression académique.

    1. Cela reste mon avis. Borat, lui, semble avoir été satisfait du spectacle proposé. Le mieux reste donc de se faire son propre avis.

  4. Mitigée aussi de le voir car même si j’ai fait de l’escalade, je déteste l’alpinisme…
    Quant à l’Everest, cette montagne oh combien mytique mais également mystique (et tu as parfaitement raison de souligner qu’elle est intimement liée au Bouddhisme), je me doute bien qu’en 3D elle doit être super sur grand écran 😉

    1. La 3D vaut vraiment le coup. Mais bon, pour quelqu’un qui ne porte pas de lunette, cela reste tout de même une petite épreuve que de visionner un film dans ce format.

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