Critique : Sicario (2015)

Sicario 1

L’ombre et la proie.

Au moment où l’ogre Trump se repait de la croissance exponentielle des immigrés mexicains sur son territoire, sort, sur nos écrans, Sicario [1]. Le dernier film de Denis Villeneuve parle de violence, de destruction et de mort. Il montre qu’il faut parfois rester en surface, ne pas trop en savoir. Car une fois que l’on pénètre, en profondeur, dans les abîmes du monde, cette noirceur vous enlace, puis vous mord, dévorant votre chair, vos illusions, pour ne finalement laisser que des lambeaux de vôtre âme. Kate (Emily Blunt, intense) croyait que sa promotion temporaire lui permettrait de rendre cette terre plus vivable, d’arrêter les responsables de cette vision d’horreur qu’elle découvrit entre les murs d’une zone résidentielle, instantané d’un pavillon Amérique pourrie de l’intérieur. Idéaliste, elle pensait que sa collaboration avec un va-nu-pieds de la CIA (Josh Brolin, parfaitement à l’aise dans ses sandales) lui serait profitable. Mais elle va traverser la frontière qui la séparait de l’obscurité totale, se jeter dans la gueule du loup et devenir la proie que les officiers vont agiter sous le nez de la bête, Juárez. Les cadavres pendus en place publique, les détonations sonnant le glas d’un puissant souverain, le danger à chaque coin de rue. Le cinéaste canadien, assisté de son éminent chef opérateur, Roger Deakins, dépeint ce brûlant enfer Mexicain avec l’élégante virtuosité qu’on lui connait, instaurant une tension permanente à chaque traversée en territoire ennemi. Une plongée en apnée dans les ténèbres où navigue une ombre puissante, impénétrable et menaçante, qui charrie dans son sillage les cris dolents de son passé (Benicio Del Toro, impressionnant). Le spectateur, lui aussi, progresse dans la nuit noire, derrière le bruit des cordes produit par Jóhann Jóhannson, tentant de déceler, dans l’horizon d’un récit aride, une lumière. Mais cette opacité demeure et les lignes se troublent, jusqu’au bout du voyage. Vient alors l’affrontement entre la morale (rester dans les clous, ne rien céder, pas la moindre parcelle de ses convictions, au risque de mourir) et l’éthique (abandonner ses idéaux, sous la pression, et admettre officiellement que la fin justifie les moyens). À cet instant, l’esprit et le corps sont écartelés. Les larmes de douleurs glisse sur les joues. La peur rampe le long d’une respiration haletante. La démission, violente, arrache les tripes. Une vaine compromission. Certes, le fauve est mutilé, son agonie résonne dans tout le royaume, mais il n’est pas mort, car il ne peut être tué. La violence est une hydre contre lequel la force demeure impuissante. Rien ne peut empêcher sa terrible marche. C’est cela que dit, en substance, Denis Villeneuve, à l’issue de son redoutable récit : la brutalité est universelle et immortelle. (4/5)

[1] Le titre du film fait références aux sicaires juifs qui, au Ier siècle après Jésus Christ, assassinèrent les romains occupant la Judée, ainsi que les citoyens judéens prospérant grâce à cette occupation.

Sicario 2

Sicario (États-Unis, 2015). Durée : 2h02. Réalisation : Dennis Villeneuve. Scénario : Taylor Sheridan. Image : Roger Deakins. Montage : Joe Walker. Musique : Jóhann Jóhannson. Distribution : Emily Blunt (Kate Macer), Josh Brolin (Matt Graver), Benicio Del Toro (Alejandro), Daniel Kaluuya (Reggie Wayne), Victor Garber (Dave Jennings), Jeffrey Donovan (Steve Forsing), Jon Bernthal (Ted).

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19 commentaires

  1. Un bain de noirceur de temps en temps, ça ne peut pas faire de mal au bon cinéma. Et celui m’a l’air, si j’ai bien compris, sorti des profondeurs d’un Styx dont Deakins est depuis longtemps un des plus fins connaisseurs. Je vais essayer de trouver du temps pour y tremper un œil dès que possible.

    1. Trouve le temps, je te promets que tu ne regretteras pas cette plongée dans cet enfer si brillamment dépeint par Villeneuve.

  2. Sicario a d’ailleurs donné le mot sicaire, l’équivalent d’ « assassin ».

    Que de critiques positives depuis sa démonstration au Festival de Cannes. Intéressant et intriguant, même si j’ai beaucoup de mal à me motiver à aller voir ce genre de film.

    1. C’est sûr, il faut être motivé pour se laissé entrainer dans ce torrent de noirceur, mais je ne peux que t’y pousser.

  3. J’aime aussi mais j »émettrai une réserve sur le scénario, que je trouve un peu faible en termes d’enjeux dramatiques et un poil décevant dans sa résolution. Sinon tout le reste est très bien, surtout la réa !

    1. Je vois ce que tu veux dire, et beaucoup de personnes critiquent Sicario pour son script, mince, en apparence. Mais de mon point de vue, cette simplicité fait sa force. Cela lui permet de se pencher davantage sur la violence du monde qu’il dépeint et décrire plus réellement cette impasse dans laquelle se trouve l’Amérique face au problème de la drogue poussant ceux qui exercent le pouvoir à des compromissions morales troublantes par leurs évidences, que sur l’efficacité « premier degré » des thrillers lambda. En cela, Sicario me fait penser au cinéma de Michael Mann, que j’apprécie énormément.

      Merci de ta visite 🙂

  4. J’ai bien aimé ce film intense et bien foutu, à la mise en scène maîtrisée et esthétiquement soigné et avec un Benicio Del Toro impeccable. Après tu connais déjà mon avis assez sévère sur le personnage de Blunt. 🙂

  5. Le héros n’est pas celui que l’on croit face au meilleur film sur le trafic de drogue depuis un moment. Visuellement beau, excellent casting et histoire simple mais terriblement efficace. Par contre, je ne comprends pas l’intérêt de vouloir faire une suite. Cela n’a aucun intérêt car tout est dit.

  6. Pour l’instant l’un des meilleurs films de cette année (normal en même temps vu le niveau très moyen). Cette traversée de Juarez restera comme l’un des moments les plus prenants de 2015. Très bel article (le temps te bonifie !), et juste une coquille sur « hydre » (c’est féminin)

    1. Merci pour la correction – et les compliments ;).
      En effet, une année bien morose, même si les films de qualité semblent enfin affluer dans nos salles, en cette fin d’année.

    1. Je pense que c’est une très mauvaise idée. Le film se suffit à lui même. Ce serait comme faire une suite à Seven (ce qui avait été envisagé, au début).

  7. Ha ben la suite de Seven « existe », Elle est devenue Prémonitions, sorti cette année, avec Hopkins et Farrell. Heureusement, le film n’a plus aucun rapport avec Seven.

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