Critique : En Mai Fais Ce Qu’Il Te Plaît (2015)

En Mai Fais Ce Qu'Il Te Plaît 1Exodus.

Trop longtemps, le spectre des millions d’âmes convoyées vers les camps de la mort ont sclérosé le cinéma français. Comme pour reconnaitre publiquement sa culpabilité et réparer le terrible silence dans lequel la République a laissé se murer les survivants de l’Holocauste, il s’est emparé de ce douloureux épisode au point de résumer cette période à ce seul fait. De même, l’enseignement scolaire semble avoir resserré son étau autour des grands chapitres, occultant certaines pages moins spectaculaires et monstrueuses mais toutes aussi importantes. « Les manuels d’Histoire développent énormément les évènements du 10 mai, du 18 juin et du 22 juin 1940, mais oublient totalement les errements qui se sont déroulés entre ces deux dates » déclare d’ailleurs Christian Carion. Ainsi, à bras le corps, le réalisateur de Joyeux Noël et L’Affaire Farewell en ouvre une nouvelle, reconstituant la migration de ces huit à dix millions de civils livrés à eux-mêmes, aveugles, sur les routes, lors de l’arrivée des troupes Allemandes sur le territoire Français. Pour dresser son ambitieux tableau, il recueille des centaines de témoignages d’exodiens, qu’il joint à ceux de sa mère, fille de maire, qui vécu ce mois d’exode comme l’un des plus beaux de sa vie (« Ils dormaient à la belle étoile. […] C’était un monde renversé. Mais pour quelqu’un qui avait 14 ans à l’époque cela avait quelque chose de formidable. »). Il choisit alors de mettre en scène une communauté d’individus comme autant d’harmoniques de cette époque charnière au creux de laquelle se glisse, subrepticement, les graines des cinq années d’occupation qui suivirent. Il noie sa caméra dans cette funeste caravane, captant les regards cahotant des figurants au dessus desquels plane un parfum d’authenticité d’autant plus poignant que tout ceci n’est que fiction, brodée sur des faits réels. De même, comme pour nous rappeler que les premières victimes du Troisième Reich furent les citoyens allemands, il insère, dans sa fresque, la voix d’un exilé germanique lancé sur les traces de son fils, parti avec le cortège de son village d’accueil. Tout ceci dépeint avec une justesse dans l’émotion (pas d’effusion lacrymale, encore moins de grands discours libertaires) comme dans la psychologie des personnages, pétries de doutes, d’incertitudes et d’angoisses. Une désarmante magie qui tient tout entier dans cette modestie avec laquelle réalisateur se place face à son sujet, ne pliant jamais son propos au sacro-saint devoir de mémoire pour s’inscrire davantage dans la tradition des grands récits, joignant, au sein de sa mise en scène, l’intime à l’universel. Ainsi, Carion délivre des plans d’une rare beauté esthétique dans le cinéma hexagonale. Inspiré par le cinéma de Terrence Malick (le score de La Ligne Rouge lui servira d’ailleurs de musique témoin lors du montage), il filme les paysages comme les observateurs fragiles de ce moment historique (ce plan, magnifique, où une éphémère variation de lumière sur une plaine verdoyante devient le prélude à une intense attaque de Stukas). Traversé par la bouleversante partition composée par Ennio Morricone et porté par une distribution éblouissante (l’auteur retrouvant par ailleurs ici son hirondelle, Mathilde Seigner, dans un rôle qui fait enfin appel à son talent plus qu’à sa gouaille), En Mai Fais Ce Qu’Il Te Plaît, souvenir de ce moment d’égarement où tout semble encore possible, est un petit chef d’œuvre. Comme un message tracé à la craie, simplement pour ne pas oublier. (4.5/5)

Sortie nationale le 04 novembre 2015

En Mai Fais Ce Qu'Il Te Plaît 2En Mai Fais Ce Qu’Il Te Plaît (France, 2015). Durée : 1h54. Réalisation : Christian Carion. Scénario : Christian Carion, Laure Irmann, Andrew Bampfield. Image : Pierre Cottereau. Montage : Laure Gardette. Musique : Ennio Morricone. Distribution : August Diehl (Hans), Olivier Gourmet (Paul), Mathilde Seigner (Mado), Alice Isaaz (Suzanne), Matthew Rhys (Percy), Joshio Marlon (Max), Jacques Bonnaffé (Roger), Laurent Gerra (Albert), Thomas Schmauser (Arriflex).

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11 commentaires

  1. Eh bien j’avoue que je ne m’attendais pas à une telle dithyrambe ! Je dois bien reconnaître que le passif très didactique de Carion (très illustratif sur « Joyeux Noel », un peu mieux tenu dans « l’affaire Farewell »), la présence de l’insupportable Seigner, et une bande-annonce très qualité française (avec le tampon du ministère de l’Education Nationale), ne m’incitait guère à suivre ce flot de réfugiés bien français dans les salles obscures. Mais voilà, cette lecture aura sans doute raison de mon scepticisme, battra en brèche mes solides aprioris. Il faudra tout de même d’ici-là veiller à ce que James Bond ne s’invite pas dans mon conflit intérieur.

    1. J’étais allé voir ce film il y a un mois, en présence du réalisateur. Je n’avais pas regardé la bande annonce, et donc, je suis venu sans apriori, si ce n’est celui de pouvoir frotter mes tympans à la virtuosité d’Ennio Morricone (qu’on ne peut, une fois encore, prendre à défaut). Tant mieux, puisque j’ai été véritablement cueilli par le film, son traitement (j’insiste sur la retenue émotionnelle et sur l’exceptionnel qualité de la mise en scène) et la distribution. Moi aussi je ne suis pas fan de Seigner, et pourtant… Oliver Gourmet est également exceptionnel (comme d’habitude) et la participation de Laurent Gerard est pour le moins surprenante (et totalement assumée par Carion).
      On est ici très, très loin de la subordination lacrymale imposée par Rose Bosch sur La Rafle.
      Pour tout te dire, à la sortie de la projection, en terme d’impact émotionnel, j’ai pensé à La Liste De Schindler.
      La seule raison pour laquelle je n’ai pas mis 5/5, c’est la qualité des effets spéciaux, très discutable.

    2. Justement, en voyant la BA je me suis dis que ça allait être encore une imbuvable production friquée calibrée pour une soirée dossier de l’écran (« la rafle » a en effet plus qu’effleuré mon esprit), en partie à cause des incrustations très cheap que tu évoques. A moins que ce ne soit un parti-pris esthétique assumé ?

    3. Les incrustations cheap (qui se résume essentiellement aux raides des Stukas) ont été justifié, par le réalisateur, par le fait qu’il n’y a plus aucun avion de ce type capable de voler. Mais, autant, lors de l’assaut de la ville, le rendu choque (mais les plans durent une poignée de seconde), autant lors de l’attaque du cortège, on est tellement pris par l’action et l’émotion que l’on y fait vraiment plus attention.

      Concernant les Panzers, en revanche, il en a obtenu quelques uns (trois, si mes souvenirs sont bons). Pour la scène qui sert d’illustration à mon article, il les a filmé à part, en plusieurs fois, afin d’avoir le nombre de tank qu’il souhaitait à l’image.

      Mais le clou du spectacle, ce fut le récit de sa collaboration avec Ennio Morricone (dont que tu peux retrouver mon compte rendu sur ce forum, à cette adresse : http://www.underscores.fr/forum/viewtopic.php?f=6&t=88&start=1875).

  2. J’avoue que ce film ne me tentait pas du tout (Prince a parfaitement décrit tout ce qui ne me donnait pas envie) mais ta critique vraiment enthousiaste (ce qui me surprend, je dois bien l’avouer !) me fait réfléchir, peut-être que j’irai le voir si j’en ai le temps !

    1. Et bien, je suis heureux d’avoir modifié tes aprioris sur ce film 🙂
      En espérant que tu seras emportée par cette fresque comme je le fus moi-même il y a un mois.

  3. pareil que Prince, je ne m’attendais pas à de telles éloges, surtout de la part du réalisateur de Joyeux Noël qui, personnellement, m’avait déçu. Il est rare que tu sois aussi enthousiaste envers un film !

    1. Il se trouve que je l’ai vu hier et, en effet, ce n’est pas la purge annoncée par la bande-annonce. Ce n’est peut-être pas du Malick non plus, faut pas exagérer (quoique le Malick de ces derniers a un peu de plomb dans l’aile). Je développerai bientôt sur mon domaine. 😉

    2. Attention, je n’ai pas comparé le film au cinéma de Terrence Malick, mais que Carion c’est inspiré de cela pour mettre au point sa mise en scène.
      Hâte de découvrir ta chronique 🙂

    3. En effet, il est rare que je sois aussi enthousiaste, surtout cette année. Je ne peux donc que t’engager à découvrir ce très joli film en salle… ou en vidéo 🙂

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