Critique : Spectre (2015)

Spectre 1

Code Quantum.

Au service de sa Majesté Barbara Broccoli, le réalisateur Sam Mendes voit son permis de tourner prolongé afin de réitérer le formidable coup de poker effectué avec Skyfall. Le sang versé lors de la dernière aventure à peine sec, et alors que sa conclusion annonçait un retour aux sources historiques de la saga, ce vingt-quatrième épisode choisit finalement de se réintroduire en des lieux où les blessures secrètes sont encore vives et les fantômes du passé toujours présents (hormis ceux générés par Quantum Of Solace, dont cet opus en nie jusqu’à l’existence même). Ainsi, James Bond, honorant les dernières volontés de sa défunte mère supérieure, poursuit des morts qui ne le sont pas vraiment, suivant la trace du Spectre, organisation criminelle tentaculaire, afin d’empêcher que sa maison d’adoption ne soit réduite en cendre par un illustre frère ennemi. Un emblématique nemesis dont les scénaristes se décide à reconfigurer le code génétique en lui transfusant une dose de jalousie filiale, ajoutant par là une nouvelle charge à un bagage psychologique déjà bien lourd pour notre agent secret. Les anti-héros ne peuvent décemment plus se permettre d’être de simples menaces à l’ordre mondial. Leurs philosophies doivent désormais résonner dans l’intimité de leurs antagonistes, au besoin s’y refléter, afin d’en briser l’image, partiellement ou totalement. Dans le cas de Spectre, cette reprogrammation représentait un risque par son caractère endémique, le trio Logan/Purvis/Wade ayant auparavant actionné le même levier psychologique avec Silva. Le succès de l’opération reposait donc entièrement sur les épaules de Mendes et sa capacité à transcender un programme peu novateur. Malheureusement, chaque minute témoigne de la contrainte qui fut la sienne de mettre en scène ce long métrage, alors que l’absence de son fidèle chef opérateur, Roger Deakins, s’éprouve à chaque plan, malgré l’élégante photographie produite par son remplaçant, Hoyt Van Hoytema. Le génie du réalisateur apparait comme épuisé, alignant les occasions manquées (la ténébreuse omniprésence de Blofeld perdant progressivement son aura maléfique) ou ratées (la laborieuse poursuite à Rome) alors qu’il parvient, par endroit, à nous envouter (les décors, la scène ouverture, le mano a mano dans le train algérien, la complicité entre Q et 007). Seul moyen pour lui d’éviter la faillite, c’est également d’extraire son héros du temps afin de pouvoir manipuler les valeurs qui ont fait de lui une icône. Au quatre coin du globe (Mexico, Rome, Autriche et Tanger), il convoque alors l’imagerie (un goût de « old job » pour l’homme de main de Blofeld, entre autre chose) et l’humour de la grande époque, inscrivant sa performance dans ce mouvement de perpétuelle de rétrospection au sein duquel s’est calfeutré la saga depuis Meurs Un Autre Jour. Il réveille aussi son goût pour la Vodka-Martini au shaker ainsi que sa meurtrière libido, chaque mise à mort voyant son prolongement naturel dans l’exploration des attributs féminins. Monica Bellucci, première veuve de la misogynie de Bond, cédera alors rapidement sa place à la douceâtre Léa Seydoux, cygne blanc aux yeux d’oie mort, décelant en l’espion sa Madeleine de Proust. Mais cet arsenal de références s’incruste parfois de manière excessivement bruyante dans le champ, en témoigne ce générique au parfum de pub Scorpio, dont l’esthétique d’un autre âge patronne les dégoulinants bêlements entonnés par Sam Smith. Sans pour autant se présenter comme le pire épisode produit, Spectre échoue donc à devenir la synthèse de la violente introspection de Casino Royale et de la frivolité de L’Espion Qui M’aimait qu’il se rêvait d’incarner. (2.5/5)

Spectre 2

Spectre (Grande-Bretagne, 2015). Durée : 2h30. Réalisation : Sam Mendes. Scénario : John Logan, Neil Purvis, Robert Wade, Jez Butterworth. Image : Hoyt Van Hoytema. Montage : Lee Smith. Musique : Thomas Newman. Distribution : Daniel Craig (James Bond), Léa Seydoux (Madeleine Swann), Christoph Waltz (Franz Oberhauser/Ernst Stavro Blofeld), Ralph Fiennes (M/Gareth Mallory), Ben Whishaw (Q), Naomie Harris (Eve Moneypenny), Rory Kinnear (Tanner), Dave Bautista (Hinx), Monica Bellucci (Lucia Sciarra).

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28 commentaires

  1. Aîe, aïe, aïe… Je vois que tu rejoins la chronique pour le moins mitigée de Prince sur cet épisode ambitieux mais qui peine (visiblement) tenir les promesses annoncées

    1. Tout à fait mon cher Olivier 🙂 Un épisode inégal mais non dénué de charme, comme le fut, à sa manière, le malheureux Quatum Of Solace.

  2. Une vraie déception, au regard de ce que promettait Skyfall (mais très au-dessus de certains opus dont je tairais le nom).
    Gageons que le prochain volet nous réconciliera avec James.

    1. Je n’en suis pas hyper fan non plus. Mais il y a quelques scènes (notamment celle à l’Opera de Bregenz) qui sont vraiment superbes.

  3. Comme tu l’as si brillamment rédigé, on finit par ne plus suivre ce Bond encombré de tant de casseroles familiales, auquel le script adjoint ce « cygne blanc aux yeux d’oie morte » (j’adore). Pourtant lancé sur un élan virtuose (cette ouverture digne d’Orson Welles), à mesure que le film avance, la pesanteur s’installe jusqu’à se muer en véritable ennui lorsque surviennent les dernières séquences dans l’ancien building du MI-6. Heureusement qu’il y a Craig et la recette immuable d’une franchise sur des rails, mais qui semble désormais filer vers le désert, destination inconnue.

    1. En effet, il y a du Touch Of Evil dans cette ouverture (avec l’explosion comme point de rupture du plan séquence). Bien vu 😉
      Sinon, on se demande effectivement où tout cela va bien nous mener à l’avenir. Mais il semble temps de refermer la page du psychodrame pour enfin revenir à des intrigues plus punchy et moins introspectives.

  4. Il n’arrive clairement pas à la hauteur de « Skyfall », la faute sans doute à un scénario un poil trop longuet alors qu’on aurait clairement pu faire plus bref. Cependant, cela reste un excellent divertissement assez honorable et un très bon James Bond 🙂

    1. Outre la réalisation, le problème majeur selon moi, c’est Blofeld. Pas nécessairement à cause de Waltz, qui fait le job comme il faut, mais à cause de la manière dont les scénaristes et le réalisateur ont choisi de le mettre en scène. En ce sens, la scène de torture ne fonctionne pas parce qu’il nous le montre comme un petit chirurgien mesquin qui fait joujou avec ses outils de torture high-tech. Cela ne cadre pas du tout avec ce réalisme introspectif que cherchait à créer le film.

  5. Un très bon cru pour moi qui s’aligne dans le reboot total de la saga Bond. Casino royale (on va éviter de parler de l’autre tâche) a montré la naissance, Skyfall revenait aux racines, Spectre met définitivement le Bond nouveau. Un récit efficace et qui se suit bien; une mise en scène qui fonctionne superbement (l’ouverture tip top); des méchants de qualité; un Daniel Craig particulièrement en forme. Reste des Bond girls peu actives et une chanson absolument lamentable. Déjà initialement le choix de Sam Smith ne me convenait pas, cela s’est confirmé en salle.

    1. Je ne l’avais pas entendu avant de voir le film, n’étant déjà pas excité par le choix de Sam Smith. Mais alors au final, c’est horrible. C’est encore pire que ses chansons que j’ai déjà entendu.

    2. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi les producteurs n’ont pas fait appel une seconde fois à Adele. Albert Broccoli l’avait bien fait à trois reprises avec Shirley Bassey.

    3. Ce n’était pas toujours énorme (celle de Moonraker m’est passé au dessus de la tête ou est-ce de l’univers?) mais Goldfinger et Diamonds are forever sont vraiment bonnes. Je ne sais pas si je n’aurais pas préféré Ellie Goulding au final (et pourtant je déteste cette chanteuse).

  6. En effet, difficile de vraiment applaudir de Spectre, surtout au vu du sujet annoncé. Pour ma part, la « refonte » de Blofeld, bien qu’intriguante dans sa première partie, me fait presque regretter Donald Pleasance.

    Bon, et puis ce fameux générique (visuellement distrayant bien qu’effectivement très pub de luxe) semble faire saigner les oreilles de tout le monde, on en oublie presque que la saga collectionne les chansons pas glop depuis belle lurette 😀

    1. You Know My Name de Chris Cornell et Skyfall d’Adele sont quand même d’un tout autre niveau. Pour le reste, je suis d’accord, la saga n’a pas toujours bénéficié de chansons très bien produites (Another Way To Die et ce Writing’s In The Wall, pour ne citer que les plus récentes).
      D’ailleurs, la partition composé par Thomas Newman est, elle aussi, très décevante.

  7. Tout pareil. Du bon et du beaucoup moins bon. Et puis c’est vrai quoi, cet affreux générique sur cette affreuse chanson, on se demande comment ils ont pu laisser passer ça.

  8. un James Bond plus classique qui revient aux fondamentaux tout en gardant l’aspect actuelle des précédents. Je comprends les réticences de certains vis à vis de certains éléments et facilités scénaristiques mais « Spectre » est à mes yeux un cru vraiment réussit. Je ne me suis pas ennuyé une seule seconde, la mise en scène est un modèle d’efficacité et Daniel Craig assure toujours… Monica Belluci est sous employé mais Léa seydoux s’en sort avec les honores…après je l’adores donc je ne suis peut être pas assez objectif. En conclusion, « Spectre » se démarque des 3 précédents films et cela avec beaucoup de panaches. franchement c’est une belle réussite!!!

    1. Je respecte totalement ton avis. Néanmoins, je ne vois en ce Spectre que le fantôme de cette mise en scène efficace et flamboyante que tu cites et que nous offrait le splendide Skyfall. Je pense que le talent de Sam Mendes s’est égaré, qu’il a trouvé, dans cette réconciliation ratée entre une certaine forme de tradition (l’humour) et le récit moderne, de quoi abîmer son génie.

  9. Il m’a fallu 2 fois pour l’apprécier un peu. Belles images, bonne première partie mais une fois l’intrigue décantée (c’est à dire après 45 min), on se rend compte que le scénario est assez faible. Le coup du grand méchant qui chapeaut tout, désolé, mais c’est de trop. Ca manque de réalité dans le film, de substance. Tout comme l’organisation en elle-même, tentaculaire, mais….spectrale (ok, je sors). Bref, le film tente de se faire plus gros qu’il ne l’est. Si on passe un bon moment, il est trop long pour ce qu’il prétend être, faussement convolué. Et ces héros/méchants surhumains, un peu exagéré. Bref, Spectre a 2 défauts fondamentaux: ne pas conclure les arcs scénaristiques de Skyfall de bonne manière et un rythme oscillant entre l’ambiant et la frénésie, sans dosage intermédiaire.

    1. Je suis d’accord avec toi.

      Cependant, j’ai envie de dire qu’il pouvait largement se passer de conclure les arcs narratifs de Skyfall avec Spectre puisque, dans l’absolu, la boucle était bouclée avec Skyfall. Spectre justifie l’existence de son intrigue en affirmant que, en vérité, les comptes n’étaient pas tout à fait réglés. S’ouate, on se doutait bien que Le Chiffre et Greene (totalement absent du film, par ailleurs) faisaient partie d’un complot à plus large échelle. Moins pour Silva, qui faisait davantage figure d’électron libre.
      Mais voilà que l’on ajoute à cela la figure du frère ennemi avec Blofeld, astuce qui n’est pas mauvaise en soit, mais qui alourdit considérablement (et inutilement) le contexte. Mendes aurait du faire un choix : abandonner le psychodrame familial ou l’organisation criminelle pour une intrigue pleinement introspective.

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