Critique : L’Hermine (2015)

L'Hermine 1Romance de chambre.

Après Les Saveurs Du Palais, c’est dans un tout autre royaume que pénètre le réalisateur Christian Vincent. Il y retrouve son acteur de La Discrète, Fabrice Luchini, qu’il affuble pour l’occasion de la robe de Racine, président du tribunal d’assise de Saint Omer. Animal de cour valétudinaire et misanthrope, il semble parvenir à congédier, au revers de l’hermine blanche bordant son écarlate soutane, l’échec de son mariage afin de déclamer sa justice avec cette rigueur qui lui a valu le surnom de « juge à deux chiffres ». En ce jour, il révise ses gammes, se préparant à arbitrer une horrible affaire d’infanticide comme il peut en jaillir hebdomadairement dans les rubriques fait-divers des médias. C’est à la sélection de son jury qu’il croise alors le regard de Diette, femme entre deux-âge que la providence a placé sur le fauteuil de la suppléante. D’un simple regard nait en nous l’intime conviction qu’entre ces deux êtres, le ver était déjà dans le fruit depuis longtemps. Cependant, le réalisateur ne cède pas au sirène de la romance, devant se retirer discrètement par respect pour la tragédie qui se joue dans la salle. Il se place ainsi en observateur neutre du système judiciaire, ses rouages faisant défiler devant la barre des gueules de Depardon, témoin du faible degré séparant cette fiction de la réalité. Celle-ci au creux de son objectif, c’est avec une infinie sensibilité que Vincent ébauche ensuite les personnalités de ces hommes et femmes chargés de se prononcer sur la culpabilité ou l’innocence de l’accusé, sans arrière pensée ni jugement moral, à l’image de ce juré de confession musulmane qui approuve les principes auxquels est soumise une consœur avant de s’interroger avec une touchante candeur sur les horribles conditions qui ont conduit au drame qu’il doit juger. Il procède de la même façon avec ses deux héros. Il les filme comme des pages à moitié vierge, des âmes errantes qui semblent trouver un soupçon de réponse à leurs maux dans les yeux de l’autre. La désarmante beauté de Sidse Babett Knudsen et l’embarras infantile affiché par Fabrice Luchini (qui n’a pas volé son prix d’interprétation à la dernière Mostra de Venise) subliment ces rencontres ordinaires d’une ardente délicatesse. La clé de L’Hermine, c’est donc cette brillante simplicité, dans les sentiments comme dans la mise en scène, avec laquelle il parle des apparences et de leurs énoncés, parfois à contresens de celui qu’elles cherchent à produire (le rouge, une couleur qui est « moins pour se faire remarquer que pour passer inaperçu » chez Racine). Ainsi, en nous laissant lire ces infimes éclats de vie qu’il place devant son objectif, Christian Vincent nous demande simplement de demeurer conscient du caractère provisionnel de nos appréciations sur autrui. (4.5/5)

L'Hermine 2L’Hermine (France, 2015). Durée  : 1h38. Réalisation : Christian Vincent. Scénario : Christian Vincent. Image : Laurent Dailland. Montage : Yves Deschamps. Musique : Claire Denamur. Distribution : Fabrice Luchini (Michel Racine), Sidse Babett Knudsen (Ditte Lorensen-Coteret), Corinne Masiero (Marie-Jeanne Metzer), Simon Ferrante (Simon Orvietto), Serge Flamenbaum (Serge Debruyne), Victor Pontecorvo (Martial Beclin), Candy Ming (Jessica Marton), Michaël Abiteboul (l’avocat de la défense).

11 commentaires

  1. Malgré une envie avivée par lecture de ce très bon papier, je doute de pouvoir trouver le temps d’aller examiner cet animal dans les salles (d’audience ou de cinéma). Je réserve mon jugement en appel lors pour lors d’une sortie vidéo. A moins que…

    1. « lors pour lors »… voilà que je laisse visibles les traces de mes valses hésitations lexicales, c’est dire dans quelle confusion mentale j’erre en ce moment 😉

  2. Un film qui me tente bien surtout par curiosité car j’avoue que sa bande annonce (très classique) m’a intrigué. Cependant, ça sera une découverte à la télévision je pense 😉

    1. Pas grave. On ne peut pas dire que cela soit un film qui prend toute sa mesure sur un grand écran. Mais quand même…

    2. C’est aussi pour cela que je ne l’ai pas encore vu car je pense que ma télévision sera bien suffisante pour découvrir ce film 😉

  3. J’ai un peu attendu avant de lire ta chronique en pensant que j’irai voir ce film, j’espère que j’aurais le temps de le voir la semaine prochaine car il ne reste plus beaucoup de séances. En tout cas, visiblement les critiques sont très bonnes (la tienne fait rêver !) et je suis ravie pour le prix à Venise à Luchini 🙂

    1. J’espère donc que tu pourras le découvrir en salle (au pire, il te faudra attendre qu’il sorte en vidéo) 🙂
      Et ce n’est finalement pas un hasard, ce prix décerné à Luchini. J’ai l’impression qu’on lui confie des rôles plus intéressant à mesure qu’il vieillit.

    2. Oui, je me dis qu’il sort en dvd/vod dans trois mois !
      Effectivement, je trouve qu’il joue de mieux en mieux, il fait de moins en moins son show, arrive à être de plus en plus juste, il se bonifie ! (et comme tu le dis, les rôles confiés sont plus complexes et ambitieux).

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