Critique : Strictly Criminal (2015)

Strictly Criminal 1À la masse.

« Le plus grand gangster de l’histoire américaine ». Une accroche à laquelle notre esprit reste profondément imperméable, cette éternelle posture marketing ne parvenant plus à avoir raison de notre crédulité cinéphilique. Aujourd’hui, les spectateurs familiarisés à ce genre de formules se fichent éperdument de cette dimension historique vendu par les publicitaires. Ils savent ce qu’elles dissimulent, davantage des biographies didactiques que de brûlantes gravures crépusculaires. Heureusement, les âmes en combustion, Scott Cooper en a fait l’objet de son cinéma. En deux longs métrages (Crazy Heart, puis Les Brasiers De La Colère), il démontrait sa capacité à dépeindre l’horrible beauté d’un pays dévoré par ses vices, sinistre aquarelle dans laquelle il fait se refléter des personnages à la nature autodestructrice. Avec Strictly Criminal (absurde traduction de Black Mass), polar retraçant le parcours sanglant de James Whitey Bulger dans les rues de Boston des années 70-80, le réalisateur semble donc être en terrain conquis. Pourtant, derrière le parfum d’épouvante composé par le chef opérateur Masanobu Takayanagi, le score pluvieux arrangé par Tom Holkenborg, les scènes chocs emballées avec un professionnalisme dont on pensait capable le cinéaste, et cette infection morale traduite par les excès prothétiques d’un Johnny Depp habité, le résultat demeure profondément désincarné. Lentement, le récit s’égare dans le destin atypique de Bulger, un électron libre s’imposant parrain de la pègre sans vouloir en afficher la clinquante parure, éliminant ses ennemis sans en déléguer la sanglante besogne à ses hommes de main. Face à cette atypie, Cooper est impuissant. Il est incapable saisir les multiples facettes que lui offrait ce criminel hors-norme alors même que la narration, en multipliant les voix et les points de vue, lui offrait l’opportunité de faire exister à l’écran les contres jours de sa personnalité. Il échoue à faire résonner la tragique intimité de ce gangster dans l’équilibre de son délictueux empire – qu’une courte réplique en démontre pourtant le caractère déterminant – tout comme il reste en surface de cette relation extra-judiciaire qui le lie à John Connelly (Joel Edgerton, imbuvable, ainsi que l’exige son rôle), sorte de King du bureau fédéral usant de sa position pour amnistier son ami de toute poursuite à son encontre. Dense sur le papier, la psychologie des (trop nombreux) personnages en est ainsi réduite à sa plus simple expression qu’il fait de son impressionnante galerie d’acteurs un fugitif et ingrat usage (particulièrement flagrant dans le cas de Juno Temple, Benedict Cumberbatch et Peter Sarsgaard). Cette prometteuse fresque criminelle demeure alors effroyablement unidimensionnelle en ne parvenant jamais à faire porter à cet anti-héros un autre masque que celui du monstre forain pour lequel on tente de le faire passer. (2.5/5)

Strictly Criminal 2Black Mass (États-Unis, 2015). Durée : 2h03. Réalisation : Scott Cooper. Scénario : Mark Mallouk, Jez Butterworth. Image : Masanobu Takayanagi. Montage : David Rosenbloom. Musique : Tom Holkenborg. Distribution : Johnny Depp (James Whitey Bulger), Joel Edgerton (John Connolly), Benedict Cumberbatch (Billy Bulger), Jesse Plemons (Kevin Weeks), Rory Cochrane (Steve Flemmi), David Harbour (John Norris), Julianne Nicholson (Marianne Connolly), Dakota Johnson (Lindsey Cyr), Kevin Bacon (Charles McGuire).

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13 commentaires

  1. Encore un titre absurdement réinventé pour le marché francophone ! Mais qui sont les abrutis qui s’occupent du marketing ? Qu’on les livre à James Bulger ! Pas vu (et pas le temps d’aller voir) ce nouveau Cooper qui, visiblement, est encore loin de nous livrer son chef d’œuvre. Déjà une certaine insatisfaction, une pesanteur référentielle dominait les pourtant indéniables qualités de « out of the furnace ». Essaie encore.

    1. En effet, même si j’aime bien ce film, Les Brasiers De La Colère était déjà constellé de quelques imperfections que l’on attribuait davantage à une écriture maladroite qu’aux multiples références faites à Voyage Au Bout De L’Enfer. Et malheureusement, Stricly Criminal met un peu plus en lumière tous ces défauts.
      Concernant le titre francophone, c’est sans commentaire. Il y a bien longtemps que je n’essaie plus de comprendre les responsables marketing (d’autant plus que Black Mass est un titre bien plus simple à prononcer au pauvre guichetier).

  2. Dommage, visiblement, le film possède un vrai potantiel. A priori un long métrage ambitieux qui peine à convaincre et à tenir les promesses annoncées

    1. Je te pardonne 🙂 En effet, un beau potentiel par une impossibilité de réinventer fondamentalement la fresque criminelle.

  3. Pour éviter la rouspète: concernant le titre, même si « Black Mass » est un meilleur titre, le titre français prend tout son sens puisqu’il est dit par l’un des personnages vers la fin du film.

    Sinon oui en effet, les persos sont effectivement unidimensionnels, un poil charismatique dans le genre revu cinquante fois dans le cinéma de ce type, mais je préfère encore la désincarnation du film de Cooper aux néo-polar médiocres qui sature les chaînes hertziennes, qui ne savent pas faire autre chose qu’aligner moult scènes chocs pour faire frémir la ménagère.

  4. De tête, je peux citer « Les Cavaliers de l’Apocalypse » ou un sous Johnnie To que j’avais vu il y’a longtemps, mais après il y’en a plein d’autres… :p

    1. Ah, je pensais que tu pensais à des téléfilm français 🙂 En effet, Les Cavaliers De L’Apocalypse, c’est très mauvais.

    1. Après une ribambelle de films médiocres, clair que ce polar moyen fait figure de grand retour pour Johnny Depp.

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