Critique : Au Cœur De L’Océan (2015)

Au Cœur De L'Ocean 1Mer d’huile.

La houle des souvenirs hurle sur les rives de l’âme de Tom Nickerson depuis ce jour où il embarqua sur l’Essex pour chasser la baleine et nourrir l’ogre capitaliste de cette substance aqueuse et blanchâtre qui en éclairait alors les entrailles. Ce corps décati, gonflé par l’alcool, tétanisé par un passé qu’il demeure incapable de mettre en bouteille, est le triste visage de celui qui s’improvisera narrateur (Brendan Gleeson, dont la carrure suffit encore à son interprétation) face à l’écrivain Herman Melville (Ben Whishaw), hôte de cette confession dont il prélèvera matière à sa fiction maritime. Cette histoire trop longtemps enchainée aux tripes de ce vieux marin d’ouvrir sur un flot d’huiles peintes par Anthony Dod Mantle (Rush, Trance). Le réalisateur Ron Howard ne pouvait décemment rêver meilleur harponneur que ce chef opérateur pour flatter le naufrage de ce baleinier au large de l’Océan Pacifique. Dans la représentation des volumes comme des lumières, Au Cœur De L’Océan charme par son esthétisme échappé d’une toile de William Turner, par cette impression d’onirisme qui en surgit. Mais cette intimidante force artistique demeure désespérément captif du regard de la bête académique. La polyphagie écologique cultivé par ce commerce qui, au déclin d’une longue dérive, se mue en anthropophagie, affleure à l’écran sans véritablement parvenir à gonfler les voiles d’un récit voguant sur une mer d’huile, Ron Howard étant sans doute trop fier de naviguer sur cette légende que peu de cinéastes ont osé aborder pour s’aventurer sur des eaux plus périlleuses. Le réalisateur se laisse davantage emporté par cette lutte de pouvoir opposant le capitaine Pollard (Benjamin Walker) à son second (Chris Hemsworth), lui permettant de retrouver, sur le papier, la rivalité qui embrasait l’asphalte sur lequel filait son dernier coup de maître. Malheureusement, là où James Hunt et Niki Lauda s’opposaient par l’exercice de leur passion, elle ne reflète ici rien de plus qu’une querelle d’ego face à un monstre blanc dont l’indiscutable présence physique n’a d’égale que la faible intensité spirituelle qui en émane. Le film se détourne de cette lecture animique que possédait le roman dont il est partiellement l’adaptation, redéfinissant le mythe Moby Dick par le réel au point finalement de l’en dépouiller de cette insondable fascination qui avait permis d’en faire un classique de la littérature maritime. Ces passionnantes perspectives ainsi englouties en des préférences narratives loin de se hisser à la hauteur de la légende auxquels le film se frotte, il ne reste finalement à l’issue de cette traversée qu’un divertissement à l’oubliable majestuosité. (3/5)

Au Cœur De L'Ocean 2In The Heart Of The Sea (États-Unis, 2015). Durée : 2h02. Réalisation : Ron Howard. Scénario : Charles Leavitt. Image : Anthony Dod Mantle. Montage : Daniel P. Hanley, Mike Hill. Musique : Roque Banos. Distribution : Chris Hemsworth (Owen Chase), Benjamin Walker (George Pollard), Cillian Murphy (Matthew Joy), Tom Holland (Thomas Nickerson jeune), Brendan Gleeson (Tom Nickerson vieux), Ben Whishaw (Herman Melville), Donald Sumpter (Paul Mason).

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15 commentaires

  1. « Moby Dick » revu par l’adaptateur du « Da Vinci Code », ça ne donne pas trop envie, même si Hemsworth semble s’être fait une bonne gueule de baleinier qui sent la morue jusque dans la salle. Contrairement à toi, je n’avais que très peu apprécié son double Biopic F1 ; du coup, pas sûr que je tente l’aventure au large.

    1. Oui, concernant Rush, je me souviens très bien que tu était resté au bord de la piste. Je ne peux donc trop te conseiller de ne pas embarqué sur ce nouveau cru.

    1. Ron Howard est un réalisateur que j’apprécie également mais qui a cette terrible manie, lorsqu’il s’empare d’histoires vraies, à illustrer les faits sans véritablement les transcender. Ce n’était pas le cas pour Rush, dans lequel je trouve qu’il était parvenu enfin à faire vibrer son film au rythme de cette dévorante passion des deux coureurs automobiles pour la vitesse, mais ça l’est malheureusement ici.

  2. J’ai bien aimé ce film même s’il ne révolutionne pas grand chose et qu’il manque effectivement un petit quelque chose pour séduire totalement. Je trouve que le film mélange tout de même bien le spectacle avec un propos assez actuel autour de la Nature et sur l’écologie en général, le casting est bon, esthétiquement j’ai également beaucoup aimé le rendu (effectivement j’ai pensé aux oeuvres de Turner !), j’ai aussi aimé la manière de filmer le cachalot (comme si le spectateur abordait son point de vue ou encore le fait qu’on voit discrètement les cicatrices, je trouve que ça renforce quelque chose). J’ai toujours eu peur de lire Moby Dick mais là j’avoue que le film a au moins le mérite de me donner envie de m’y plonger !

    1. Oui, c’est un film agréable, mais trop plat à mon goût.
      Il y a, en effet, cette idée selon laquelle ce cachalot blanc serait l’incarnation de l’esprit des océans. Mais cela reste très fugitif à l’écran comme dans les dialogues, et cette impression n’est jamais corroboré par la musique, qui ne parvient pas à sublimer les images et les émotions qu’elles sont sensées susciter.

  3. Le film a l’air vraiment divertissant mais pas au point de rester dans les annales. J’aurai tendance à dire que c’est un peu le problème de Ron Howard dans sa filmographie 🙂

    1. C’est un film qui peut se trouver être super sympa pour les fans de bateau à voile (comme ma maman).

  4. N’ayant toujours pas vu « Rush », je ne peux juger de sa qualité, mais tu as en effet raison: en préferant se focaliser sur une rivalité plus terre-à-terre (ironique) que sur l’aura de la bête, Howard laisse sur le rivage une bien bonne occasion de raviver le mythe. Conséquence, j’en déduis, de cette vague de films qui s’évertue à saper l’imaginaire de leurs récits fondateurs sur l’autel de la mention « tiré d’une histoire vraie ».

    1. C’est tout à fait ça. À force de démystifier ses grands récits, le cinéma réduit toute fascination. Rush, lui, se permettait de ne pas trop approcher le mythe Lauda et Hunt, de laisser une part de mystére.

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