Critique : The Truman Show (1998)

The Truman Show 1

La vie en direct.

L’heure n’est pas encore au Loft Story lorsque, en 1996, Peter Weir reçoit le script de The Truman Show, narrant le réveil d’un homme face à la nature de son environnement, fabriqué de toute pièce pour les besoins d’une émission de télévision dont il est personnage principal. Séduit par le concept et par la plume de son auteur, Andrew Niccol, le réalisateur australien prend en main son adaptation, bouleversant au passage le climat « angoissant » en plantant sa caméra sous le soleil Floridien. Dans ce cadre paradisiaque, il y bâtit Seahaven, havre de rêve en bord de mer rappelant les douces résidences balnéaires de brochures touristiques autant que le hameau psychédélique de la série Le Prisonnier (influence gagnant l’élection du chef opérateur gallois, Peter Biziou), et unique décor du show où, parmi les figurants et les acteurs, évolue le seul « true man » de la distribution. Adopté par des millions de téléspectateurs, cet enfant de la télé, candide aspirant au grand large, ignore tout de cet immense amour que lui porte les écrans du monde entier, tout autant que l’artificialité du monde dans lequel il est né. Depuis trente ans, il est ainsi le jouet de son démiurge, un peintre de l’image drapé dans sa flegmatique arrogance auquel le futur Jackson Pollock, l’excellent Ed Harris, apporte de touchantes nuances. Tel est donc l’existence de Truman Burbank, retenue au fond d’une caverne visible de l’espace, son libre arbitre et sa confiance bercée d’ombres et de lumières artificielles que la chute d’une étoile tirera soudainement de leurs sommeils. The Truman Show, ce n’est finalement pas juste une poétique anticipation sur le futur de la télé-réalité portée par la mise en scène délicieusement naïve de Weir. The Truman Show, c’est l’éveil d’un homme face à la synchronicité à laquelle l’autorité supérieure souhaite le plier. En se glissant dans la peau de cette vedette malgré-lui, Jim Carrey, jusqu’alors captif du registre comique, entamait lui-même un virage au sein sa propre carrière. Ce magnifique rôle, couronné d’un Golden Globe, sera sa Santa-Maria, l’acteur tombant à la suite de ce formidable coup d’éclat le Mask des personnages disjonctés qu’on lui attribuait pour conquérir un nouveau territoire cinématographique fait d’émotions et de poésies dramatiques. The Truman Show, c’est aussi le visage mégalomane et exubérant d’une Amérique rêvant de contrôle et d’abondance. Enfin, The Truman Show, c’est une œuvre philosophique sensible et profonde. Un solide optimiste voguant sur les mers Orwelliennes, la voile du Platonisme gonflé par le souffle mélancolique de Philip Glass et Burkhard Dallwitz, prêt à percer le mur azuré qui lui faisait front, et pénétrer la réalité pour en abandonner son pharisaïque écho. (5/5)

The Truman Show 2

The Truman Show (États-Unis, 1998). Durée : 1h43. Réalisation : Peter Weir. Scénario : Andrew Niccol. Image : Peter Biziou. Montage : William Anderson. Musique : Burkhard Dallwitz, Philip Glass. Distribution : Jim Carrey (Truman Burbank), Laura Linney (Meryl Burbank), Noah Emmerich (Marlon), Holland Taylor (la maman de Truman), Ed Harris (Christof), Natascha McElhone (Lauren/Sylvia), Peter Krause (Lawrence), Paul Giamatti (le directeur de la régie), Philip Baker Hall (le président de la chaîne).

29 commentaires

  1. Splendide analyse pour un film qui ne l’est pas moins ! Le jeu de mot sur « True man » m’avait je dois dire complètement échappé. Tout comme je ne me souvenais plus de ce Burbank en guise de nom de famille, sans doute choisi en clin d’œil aux studios qui ont engendré le monde merveilleux du vieux Walt ! Avec Gattaca, Niccol ajoute un autre regard trouble sur les utopies déviantes et sur l’artificialité du show business (il en remettra une louche avec « S1mOne »). Emouvante histoire que celle de ce « man on the moon » confié à un Jim Carrey en pleine restructuration de carrière, et un Peter Weir qu’il faudra peut-être un de ces jours considérer comme un vrai grand cinéaste. Il faudra que je pense un de ces jours à le chroniquer sur mon blog.

    1. Et bien, tu vois, l’image du studio de Burbank m’échappait également. Un point partout 🙂
      Concernant Peter Weir, il n’a en effet pas la réputation que son talent et ses nombreux chefs-d’œuvre méritent.
      Et merci pour le compliment 🙂

  2. Un film visionnaire bien sinistrement, où tout le monde critique mais est scotché au destin de Truman, comme ironiquement nous-même. Où la télévision atteint un niveau impressionnant de voyeurisme, jusqu’à atteindre des sommets impressionnants: créer une petite amie, placer des produits bien visiblement, créer une vie, un ami… Mais évidemment le film ne serait jamais aussi grandiose sans un acteur digne de ce nom. A une époque où Jim Carrey était le comique le plus bankable du cinéma américain, le voilà dans un rôle plus ou moins sérieux, où il casse littéralement la baraque. Sans sa sincérité le film se serait cassé la gueule.

    1. « Sans sa sincérité le film se serait cassé la gueule. » : Dans le genre « emporte-pièce », tu fais fort. Et le scénario ? Et la mise en scène ?

    2. EJ’èvoque pourtant bien les qualités du film dans mon com. 😉 Mais le film aurait perdu grandement sans un acteur pouvant pleinement soutenir le film. Car le propos et la réalisation fonctionnent très bien, mais Jim Carrey pousse le film à un niveau monumental. Tu mets le mauvais acteur le film y perdrait grandement. 😉

    3. Comme le dis Tina, c’est une remarque applicable à tous les films. Après, je ne dis pas que Tom Hanks (qui fut un temps pressenti pour tenir le rôle principal) à la place de Jim Carrey, l’impression laissée par le film aurait été tout autre.

    4. Tiens pour prendre un exemple en rapport. Lord of war d’Andrew Niccol a un sujet béton et un réalisation efficace, mais tu enlève Nicolas Cage, le film perd en intensité. Le choix de l’acteur est en soi primordial pour faire adhérer à un film.

    5. Après j’ai envie de dire, un acteur qui joue mal, dans n’importe quel film, ça plombe pas mal… Cela dit, je trouve que ta théorie donne beaucoup trop d’importance aux acteurs. Certes, ils sont importants mais pour moi que le reste qui constitue un film l’est tout autant !

    6. Le film est quand même sur Truman, donc Jim Carrey. Le choix de l’acteur était primordial pour que l’on suit le personnage sans que l’on casse le propos et la réalisation. Car comme tu le dis Tina, tu prends un mauvais acteur, cela plombe le film.

    7. Oui on est d’accord pour le choix de l’acteur mais dire que c’est surtout grâce à Carrey, en ce qui concerne ce film, ça me parait un peu injuste par rapport au travail fourni par Weir et Nichols notamment. Un bon acteur c’est important évidemment mais sans scénario et mise en scène, il ne peut pas entièrement sauver ou porter un film. En tout cas, pas en ce qui concerne The Truman Show (et malgré tout l’amour et le respect que j’ai pour Jim).

    8. Je n’ai pas dit ça. Je pense que j’ai mal formulé ma dernière phrase, car je loue quand même la richesse immense du film. Je dis juste que le choix de l’acteur était primordial pour totalement adhérer.

  3. Je rejoins le commentaire de Prince concernant la pertinence de l’analyse pour ce film complexe et philosophique, qui pose tout un tas de questions. Un 5/5 entièrement mérité donc !

    1. Merci beaucoup 🙂 Il faut dire que, sans toi et ton petit cours sur la « caverne » de Platon que tu m’as dispensé il y a peu, je n’aurais pas trouvé matière à étoffer ma chronique. Rendons à César ce qui appartient à César 🙂

    1. Cela a été LA clé qui m’a ouvert ensuite les autres portes d’analyse lors de l’écriture de cette chronique.

  4. Un magnifique film, qui n’a pas du tout vieilli, profond (il est effectivement génial à analyser, que ce soit au niveau de la mise en scène ou de l’écriture) et porté par un époustouflant Jim Carrey ! 😀

    1. Tout à fait, nous sommes d’accord : un film magnifique dont la beauté ne se tarit pas au fil des visionnages.

  5. Certes, mais après c’est ma vision du film. Après, on a le droit évidemment d’être d’accord ou pas. Peut-être que je me fourvoie totalement sur son analyse, même si je pense évidemment l’inverse

    1. Décidément, je croule sous les éloges 🙂 Je te remercie infiniment pour ce compliment, et je suis très heureux que tu aies apprécié cette magnifique fable philosophique contemporaine.

      Concernant la télé poubelle, il ne reste qu’une seule solution : zapper, et arrêter d’en parler (dans les médias et sur les réseaux sociaux). C’est aujourd’hui plus qu’hier la vitrine de la bêtise, surtout depuis que Nabila, dont l’intelligence semble inversement plantureuse à son physique, y a déposé ses empreintes.

    2. T’es hyper vache parce que Nabila, elle paraît cruche mais elle connaît plusieurs langues, c’est une follower qui la like trop grave qui me l’a dit. 😉

  6. Magnifique critique pour un film qui mérite tant d’éloges! A une heure où l’influence de la télé-réalité est toujours plus pernicieuse, c’est beau de revoir qu’un film qui préfigurait ses dérives peut aussi être un beau portrait d’humain. Niccol y a signé un de ses plus touchants récits. Dans le même genre, sans être poétique, le « Ed TV » de Ron Howard aussi valait le coup d’œil 🙂

    1. Je n’ai pas vu EdTv mais parait qu’il est moins pertinent que The Truman Show. J’y jetterais tout de même un œil lorsque j’en aurais l’occasion.
      Merci pour le compliment 🙂

  7. EdTV est aussi un excellent film, donc je t’invite à le voir moi aussi ! Mais ce Truman Show était génial, vraiment. Un grand moment de cinéma, un grand moment de réflexion sur les dérives de nos sociétés, et évidemment un grand Jim Carrey.

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