Critique : Sorcerer – Le Convoi De La Peur (1978)

Sorcerer 1

Voyage au bout de l’enfer.

Deux ans avant que Francis Ford Coppola n’exhale le souffre du conflit Vietnamien, William Friedkin, galvanisé par le succès de ses deux premiers longs métrages (French Connection, puis L’Exorciste), s’envole vers la jungle dominicaine au cœur de laquelle il fera gronder le moteur de son Convoi De La Peur, écho au Salaire De La Peur d’Henry-Georges Clouzot, lui-même adaptation du roman éponyme de Georges Arnaud. « J’ai plutôt voulu en faire une version, à la manière de Hamlet : il y a des millions de représentations de Hamlet dans le monde, et ce ne sont pas des remakes ; il reste seulement le thème. » [1] Gardant l’ossature de l’œuvre originale, il greffe ses démons intérieurs, sa fascination pour le mal, que ce dernier prenne le visage d’un terroriste palestinien, d’un tueur à gage, d’un banquier peu scrupuleux, d’un braqueur ou d’un totem gravé dans la roche, et sa quête perpétuel de réalisme, obsession qui le conduit à sonder les entrailles de la République Dominicaine, lieu de ce tournage apocalyptique. Maladie, guerre civile, trafic de drogue. Des conditions de travail extrêmes auxquelles s’ajoute l’intransigeance artistique du réalisateur (le chef opérateur Dick Bush, incapable de suivre ses doléances concernant la photographie des extérieurs, comptera parmi les victimes de sa foudroyante rigueur). « Friedkin était dans un état second, il parlait souvent des peintures de Francis Bacon, et dirigeait son équipe dans un silence de mort ! Ce film représentait véritablement quelque chose pour lui, une sorte d’expérience existentielle » ainsi que le confiait l’acteur Bruno Cremer quelques années plus tard. C’est donc au péril de sa vie (il contractera la malaria à l’issue du tournage et perdit pas moins de vingt kilos) que Friedkin révèle au monde l’éclat de son diamant noir, une chevauchée sauvage d’une monstrueuse beauté unissant, dans le creux d’un même objectif, naturalisme et fantastique (ce « réalisme magique » propre à la littérature latino-américaine dont il s’est inspiré). À l’écran, le chemin de croix de ces quatre damnés liquidant les restes de leurs âmes d’ébène au diable capitaliste pour une mission suicide à travers les artères accidentés de cet enfer vert en devient plus homérique et onirique encore lorsque s’échappe l’hypnotisante oraison électronique produit par le groupe Tangerine Dream, parachevant la vision surnaturelle de cette humanité malade et perdue à laquelle on s’attache bien curieusement (parce que « on est jamais quelque chose et rien de plus »). Roy Scheider, Bruno Cremer, Amidou et Francisco Rabal prêtent ainsi leur immense talent à ces hommes s’imposant un châtiment plus terrible que la mort, conscient de ne jamais plus voir une autre lumière que celle de ce purgatoire tropical où ils se sont réfugiés. Farceur et provocateur dans l’âme, William Friedkin titra son long métrage Sorcerer, aiguillant les spectateurs vers un nouveau trip horrifique dans la veine de L’Exorciste sans y voir la traduction de son caractère maudit. Malheureusement, son voyage mystique ne fit pas tourner les têtes, toutes dirigées vers une Guerre Des Étoiles dont on mesure encore aujourd’hui la popularité. Véritable gouffre financier couronné par une carrière en salle des plus catastrophiques, il sombra alors dans un no man’s land éditorial duquel il fut récemment tiré, ressuscité, assurément pour notre plus grand plaisir. (5/5)

[1] Sorcerer, exorcisme d’un film maudit, Brain Magazine, Tibo Vincent-Ducimetière, http://www.brain-magazine.fr/article/interviews/24598-William-Friedkin—Sorcerer,-exorcisme-d_un-film-maudit

Sorcerer 2

Sorcerer (États-Unis, 1977). Durée : 2h01. Réalisation : William Friedkin. Scénario : Walon Green. Image : Dick Bush, John M. Stephens. Montage : Robert K. Lambert, Bud Smith. Musique : Tangerine Dream. Distribution : Roy Scheider (Jackie Scanlon/Dominguez), Bruno Cremer (Victor Manzon/Serrano), Amidou (Kassem/Martinez), Francisco Rabal (Nilo), Karl John (Marquez), Ramon Bieri (Corlette).

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25 commentaires

  1. ‘Superman, Batman, Ironman… Des guignols’ !!!!!! Pitin voilà une journée qui commence bien, trop fort Friedkin 🙂
    Pour en revenir à ‘Sorcerer’ rien à ajouter à ton billet & la notation qui l’accompagne. Si ce n’est déjà fait tu peux foncer les yeux fermés sur le Digibook, un must la galette bleue.

  2. Tes mots suivent à merveille les traces laissées par les camions du « convoi de la peur » dans la jungle sud-américaine. Souvent présenté comme un remake, tu as raison de souligner que « Sorcerer » est bien différent du non-moins excellent film de Clouzot. Rien que le titre original cherche à s’éloigner de cette ombre imposante. Une fois encore, Friedkin dépeint des hommes aux prises avec leur démon (qui peut prendre bien des formes dans son cinéma), se débattant dans le cercle infernal où se plait les plonger le réalisateur. Un « voyage au bout de l’enfer » comme tu le dis, et « sans retour ».

    1. Rien à dire de plus, tu résumes parfaitement la qualité de cette procession funèbre dirigée par Friedkin au sein de laquelle il réaffirmes ce qui deviendront ses marottes.
      Je n’ai maintenant plus qu’à me lancer dans celui de ses non moins broussailleuses mémoires…

    2. Raaaa, j’ai vraiment hâte ! Mais étant déjà au prise avec l’épaisse biographie sur Yu Suzuki, la découverte ne sera malheureusement pas pour maintenant.

  3. J’ai vraiment adoré ce film que j’ai découvert en salle l’été dernier au point que ça m’a donné envie d’y bosser dessus cette année (et de découvrir au passage le roman et le film de Clouzot). Ta critique est vraiment nickel !

    1. Un grand film, qui vaut tout autant que celui de Clouzot. Tu pourras mesurer par toi même la réelle distance qui sépare ces deux versions lors de ton travail de recherche auquel je te souhaite bien du courage 🙂
      Merci pour le compliment.

  4. Tout simplement un chef-d’œuvre que j’ai eu la chance de (re)découvrir en salle. Et surtout de m’apercevoir que le film est toujours aussi puissant presque 40 ans après.

    1. Maintenant qu’il est sorti de cet anonymat dans lequel ses producteurs l’avaient honteusement enfermé, il est aisé de le (re)découvrir.

  5. Hello,
    C’est un film particulièrement impressionnant et je ne sais donc pas si dirais que le film ressort « pour notre plus grand plaisir ». 🙂 Mais comme tu le dis, les protagonistes du film sont déjà damnés, déjà morts en fait, les différents prologues nous montrant les circonstance de leur damnation. Le titre original Sorcerer souligne cela : ils sont comme des zombies envoutés. Le film est une représentation de l’enfer sur terre et est donc très différent du Clouzot.
    A plus,
    Strum

    1. Ah chez Clouzot, il y avait quand même déjà cette vision de maudits, perdus dans un bidonville du bout du monde. Disons que le scénario de Friedkin a tendance à distinguer les hommes entre eux, jouant sur l’abstraction sans concession, peintre du fatum, faisant peu de cas des rapports humains (c’est un peu chacun sa m…) alors que Clouzot joue sur la séduction et la trahison des hommes entre eux, notamment avec l’arrivée de Vanel, esprit malin venu corrompre les âmes faibles (Montand).

  6. Re-hello. Chez Clouzot, il y a de vrais rapports humains (séduction, trahison, rapports dominants-dominés, etc.), parce que les personnages, même s’ils sont dans un endroit perdu, sont encore « vivants » et sont moins montrés de manière abstraite comme des fantômes déjà morts. Chez Friedkin, passé le prologue, on est dans une représentation de l’enfer assez abstraite malgré le réalisme des scènes d’action. A ce titre, le jeu blanc de Scheider convient bien au projet de Friedkin. C’est un film quasi-nihiliste. Sorcerer fait partie pour moi de ces films très impressionnants, d’une maitrise formelle totale, mais si noirs que je ne peux pas dire que j’y prends du plaisir.

    1. Que dire de plus… Chacun possède sa sensibilité, évidemment. Comme toi, Strum, je rencontre des difficultés avec les films dont l’atmosphère est excessivement pesante. Mais cette perspective « fantastique » qu’apporte Friedkin à cette œuvre fait naître en moi l’envie de m’y replonger et le sombre plaisir de contempler cette humanité crasse et ce nihilisme merveilleux.
      A contrario, je ne pourrais pas revoir Killer Joe. Il a ses qualités, mais certaines scènes sont si dérangeantes que la question de savoir si je le redécouvrirai un jour ne se pose même pas dans mon esprit.

    2. Puisque tu évoques « Killer Joe », j’ai justement une furieuse envie de le revoir, pour l’appréhender sous la lumière noire qui baigne l’œuvre de Friedkin toute entière (et je sais que ce sera à nouveau une épreuve). Il ma faudra patienter néanmoins car je reviens de l’expo Scorsese (que je recommande, attention plus que quelques jours) et ce sont les films du New-yorkais qui ont désormais toute mon attention !

  7. Un remake aussi bon que l’original, un sommet grandiose, une quête semée d’embuches, de morts et de dynamites. Un projet fou, compliqué mais terriblement ambitieux.

  8. Très bonne critique pour un thriller qui ne l’est pas moins! C’est d’ailleurs amusant de voir à quel point Friedkin revient sur le film avec une certaine candeur dans le regard lors de ses interviews… :d

  9. Son retour à l’Eté 2015 était vraiment surprenant … Au moins, son réalisateur n’a pas déplacé des montagnes et payé de sa personne pour rien. Le roman original m’intéresse peut-être plus que les différentes adaptations : surtout lorsque tu évoques les inspirations du film. J’ai hâte.

    Je crois avoir détecté une coquille, trois fois rien : « sa quête perpétuel de le réalisme ».

    Du reste, excellente critique. Comme souvent ! 🙂

    1. La faute est corrigée 🙂
      Je te conseille d’ailleurs vivement de lire les mémoires de Friedkin. Une vraie mine d’or ! Une écriture sans langue de bois mais néanmoins respectueuse des personnes avec lesquels il a pu collaborer au cours de sa carrière. En outre, cela permet de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans l’industrie du cinéma américain.

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