Critique : The Revenant (2016)

The Revenant 1

A history of violence.

Survivant à l’attaque d’un grizzly et à la lâcheté des hommes, Hugh Glass est devenu, au terme d’un douloureux voyage de 300 killomètres, un monument national avant qu’il ne se mut en un héros littéraire, Le Revenant qu’immortalisa, près de deux décennies plus tard, l’écrivain Michael Punke. À son tour, Alejandro González Inárritu accueil l’histoire de ce trappeur pour graver sur pellicule l’incroyable récit de sa survie. Afin de lui donner vie, le cinéaste mexicain s’envole vers les étendues glacés de la Terre De Feu, un théâtre à ciel ouvert dont le climat marmoréen (« Tout le monde était gelé, le matériel se brisait. Amener la caméra d’un point à un autre était un cauchemar ») n’a en rien refroidit les esprits des personnes responsables de ce monumental tournage. Les relations orageuses entre le producteur Jim Skotchdopole et le metteur en scène, et les nombreuses rumeurs sur les entorses liées à la sécurité de l’équipe technique ont ainsi tôt fait d’imprimer la légende de The Revenant. Car plus qu’un simple biopic, Inárritu souhaite bâtir ici une œuvre cathédrale au cœur de laquelle il entreprend un ambitieux métissage, mêlant l’esprit de ses drames choraux (Amours Chiennes, 21 Grammes et Babel) à la technique du plan séquence qu’il inaugura avec Birdman. Il retrouve pour cela son chef opérateur, Emmanuel Lubezki qui, empreint de ses multiples collaborations avec Terrence Malick et fort de son expérience du plan séquence en milieu ouvert (il faut revoir pour cela l’excellent Le Fils De L’Homme), apporte à cette superbe odyssée blanche la radicalité et l’éthérité que porte également le minimalisme glacé orchestrée par Ryuichi Sakamoto et Alva Noto. La porte de l’onirisme ouverte par cette ambiance séraphique nous conduit tout droit aux années de silence de Hugh Glass qui, sous l’œil du réalisateur, se reforment en un cauchemar autour de la conquête et du massacre d’une tribut amérindienne. Derrière chaque pas, se déplie alors une passionnante vision croisée de l’Histoire Américaine, où une image (deux sapins en flammes, des trappeurs remontant une épaisse forêt détrempée) se superpose une autre (les tours jumelles, les marines dans la jungle vietnamienne), nous inspirant peu à peu une lecture d’une société dont la terre fut, de tout temps, irriguée par le sang des humains écrasés par la marche de la « civilisation ». Mais ce message, jusque là inscrit en filigrane à cette poursuite vengeresse chauffé à blanc, le réalisateur se décide finalement à l’épingler ostentatoirement sur le corps d’un indigène devenu gibier de potence aux mains des blancs. Un acte de cruauté qui achève le latent dirigisme d’un métrage monté sur rails, une impression inoculé en amont par l’emphase du dispositif filmique et l’interprétation excessivement performative de son acteur principal. Toutes dents dehors, la barbe hirsute, Leonardo DiCaprio s’est en effet transfiguré pour se glisser sous l’épaisse fourrure de ce légendaire boucanier, livrant une incarnation éminemment organique mais sans doute trop primitive au regard de celle, aiguisée, délivré par Tom Hardy, qui fait ici moussé l’accent pâteux des plaines texanes dans la bouche de ce judas de Fitzgerald avec une séduisante dextérité. À couteau tirés, ces deux hommes, arrivée au crépuscule de leur chemin, se livrent à un duel intense et sanglant au creux des montagnes. Dans un ultime mouvement dramatiquement déstabilisant, un regard embué se plonge dans le nôtre. Un sentiment sourd perle alors au coin des yeux. « Tout ça pour ça ? » semble t-il nous faire comprendre. Peut-être, mais cela en valait tout de même la peine. (4/5)

The Revenant 2The Revenant (États-Unis, 2016). Durée : 2h37. Réalisation : Alejandro González Inárritu. Scénario : Alejandro González Inárritu, Mark L. Smith. Image : Emmanuel Lubezki. Montage : Stephen Mirrione. Musique : Ryuichi Sakamoto, Alva Noto. Distribution : Leonardo DiCarpio (Hugh Glass), Tom Hardy (John Fitzgerald), Will Poulter (Bridger), Domhnall Gleeson (le capitaine Andrew Henry), Forrest Goodluck (Hawk), Paul Anderson (Anderson), Duane Howard (Elk Dog), Fabrice Adde (Toussaint), Lukas Haas (Jones), Melaw Nakehk’o (Powaqa).

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22 commentaires

  1. Les longues et pénibles quêtes se soldent très souvent par une récompense bien fruste. Il faut apprendre à s’en satisfaire, comme Perceval le fit en atteignant le Graal tant convoité… C’est le lourd châtiment imposé par la fatalité, à défaut de pouvoir la nommer autrement. Entre-temps, on aura pu entrevoir l’ineffable (le fracas d’une avalanche, un troupeau d’élan traversant la rivière, le gîte providentiel des entrailles d’une bête). C’est là, dans ces épiphanies, qu’il faut chercher la véritable récompense.

    1. En effet, les chemins les plus longs amène parfois à reconsidérer les intentions pour lesquelles on s’y était engagé. Là réside la beauté de la chose.

  2. Comme je le disais sur le blog de Prince, l’expérience The Revenant me tente bien au cinéma. J’aime bien DiCaprio. Je trouve qu’il gère magnifiquement sa carrière

    1. Je ne peux que t’engager à pénétrer sur cette terre amérindienne.
      Pour ce qui est de DiCaprio, je partage totalement tes impressions. C’est un très grand acteur – tout comme Tom Hardy.

  3. Tu exprimes très bien ton ressenti pour le film dans ta chronique. Si j’ai apprécié le film notamment pour sa 1ère demi-heure et les deux scènes d’anthologie du début. Après, j’ai des réserves surtout sur le manque d’empathie pour les personnages malgré l’investissement de Di Caprio.

    1. On n’a le même ressenti concernant ce film. Il est très bien produit et réalisé, c’est là qu’est sa force. Mais le tout est très rigide, cela manque en effet d’empathie et de subtilité.

  4. « Tout ça pour ça ? » c’est ce que tu comprends dans le regard de Glass à la fin ?
    Ben dis donc !
    Aurait-il fallu que Leo traverse tout ça, la barbe parfaitement taillée ?
    Moi je ne comprends pas tout ce que tu dis.

    1. C’est en effet ce que j’ai cru comprendre dans le regard de Glass. Après, chacun est libre de son intérprétation, et j’aimerais bien connaitre la tienne, par ailleurs.
      Et je suis tout à fait disposé à éclaircir les passages de ma chronique qui te paraissent obscures.

      Merci de ton passage 🙂

  5. Fabuleuse critique! Je dois dire, rarement un regard face camera aura crée un tel débat 😀
    Bon, je ne suis pas fan des séquences crypto-oniriques versant trop sur le Malick, mais rien à dire sur le reste.

    1. Ouf, tu as compris mon charabia 😉
      Après, concernant le plan final, chacun est libre d’élaborer sa propre interprétation. Il est dommage que Pascal ne soit pas repassé pour partager et développer la sienne.
      Et pareil, je suis moyennement convaincu par les séquences oniriques, trop nombreuses et qui sabrent un peu cette subtilité qu’aurait pu atteindre le film (c’est mon point de vue).

  6. Un film de qualité qui a le mérite de ne jamais ennuyer et offrir une odyssée de la survie. Dicaprio est bon mais n’a que peu d’émotions, ce qui me fait préférer ses rôles chez Marty. En revanche le reste du casting et particulièrement Tom Hardy est impressionnant. La musique de Sakamoto est belle mais malheureusement le thème revient trop souvent au cours du film, ce qui gêne un peu. La réalisation est superbe, même si il faudra m’expliquer ce que vient faire une comète…

    1. La musique est très, trop minimaliste. On a connu Sakamoto plus inspiré, mais à l’image, ça fonctionne (comme 90% des partitions atmosphériques au cinéma).

    2. Après je ne l’ai pas écouté seule, mais le thème est utilisée quasiment tout le temps. Cela en devient redondant.

  7. Une belle claque ce film. J’ai adoré et DiCaprio mérite son Oscar même si il a eu d’autres rôles où il était plus performant 😉

  8. J’ai terminé le film sur un « Tout ça pour ça », mais principalement parce que j’ai trouvé le film affreusement long, lent et particulièrement ennuyeux.

    Alors oui, c’est beau, c’est soigné, c’est esthétique, c’est tout ce qu’on veut mais c’est froid et à aucun moment je n’ai ressenti inquiétude ou empathie pour le personnage de Dicaprio (et encore moins pour sa quête de vengeance, totalement surréaliste et fantasmée).

    On sent venir la fin à dix kilomètres quand son copain Pawnee lui soigne le dos à grands coups de « La vengeance appartient à Dieu » et effectivement, ça rate pas, merci Leo mais non merci.

    Excepté la première scène, il n’y a plus aucune tension dans la suite. Alors peut-être que j’ai été induite en erreur par les multiples bandes-annonces qui me laissaient espérer le revival du film de vengeance, peut-être que définitivement, Alejandro et ses délires (en mode « je me regarde filmer parce que je suis trop bon ») ne sont pas ma came ou peut-être que c’était vraiment creux (et un vide de 2h30, c’est quand même difficile à encaisser).

    En ce qui me concerne, c’est ma déception de l’année 2016. Seul exception pour Tom Hardy, dont le personnage me semble plus crédible dans ses réactions et davantage nuancé que les autres dans ses motivations/peurs/aspirations (et donc moins relou à connaître et voir évoluer).
    ‘Fin je suis complètement passée à côté de The Revenant, quoi.

    1. Je ne sais pas si Innaritu avait dans l’intention de générer de l’empathie chez le spectateur. Si tel était le cas, alors on peut affirmer qu’il a raté son film car ce qui en émane principalement est un sentiment d’austérité et de contemplation froide que seuls les personnages interprétés par Tom Hardy et Will Poulter viennent illuminer (assez étrangement, d’ailleurs, compte tenu des piètres qualités humaines qu’ils offrent).

      Concernant la réception de ce film, tout dépend finalement des attentes que l’on plaçait en lui.

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