Critique : Médecin De Campagne (2016)

Medecin De Campagne 1

Toubib or not toubib.

« Les médecins sont toujours les plus mal soignés » pour paraphraser le célèbre proverbe. Jean-Pierre Werner, assis à la place du malade, apprend ainsi qu’une tumeur s’est logé dans son hémisphère droit. Sa guérison dépendra essentiellement de l’efficacité du traitement, mais également de la volonté de son hôte à raccrocher son stéthoscope et assurer sa relève. Dès lors, on imagine que ce médecin de campagne n’a longtemps eu cure de s’écouter, dépréciant et méprisant cette chose qui s’était subrepticement installé en lui afin de se consacrer uniquement à résoudre les maux des autres. Car, dans ces arrières pays, les apôtres du caducée sont contraints par la nature de ce monde de se croire immortel et d’étendre leurs domaines de compétence au delà du corps médical, soignant les bleus de l’âme et comblant les carences sociales. Thomas Lilti, qui avait dévoilé la réalité dissimulé dérrière le serment d’Hippocrate, s’emploie avec ce second long métrage à regarder ce qui se passe hors les murs de la clinique. Il fait de son généraliste un spécimen en voie d’extinction dans un contexte de désertification officinale, son portrait glissant vers ces professions perdues jadis gravées par Alain Cavalier. François Cluzet, comme À L’Origine, se part de son indolente intensité pour incarner celui qui, en solitaire, traverse les vastes plaines du Nord, serviette au poing. C’est à la lueur nocturne que le rejoint par la suite la lumineuse Marianne Denicourt, qui troque sa blouse blanche pour le sacerdoce de la jeune diplômée de l’école de médecine venue prêter main forte à son obstiné confrère. Du sang neuf (toute considération d’âge mise à part) dont avait désespérément besoin la commune et son praticien, bien qu’à son arrivée, la faune locale, à ses pieds, jargonne, et le sol limoneux manque de la faire patiner. « Médecin de campagne, ça ne s’apprend pas ». En effet, cela s’expérimente loin du cabinet, sur le terrain, au quotidien, dans les bals dominicaux ou à la table du coin, ce dont rend sans cesse compte Lilti en laissant le cortège des patients, chacun porteur d’un cas médical en rapport avec l’intime – allant de la fin de vie à l’avortement – traverser son récit. En ces instants, l’écriture perd son horizon narratif, mais n’entrave heureusement pas l’émotion, celle que porte ce monde destiné à disparaitre. Volontairement ou non, le cinéaste crée à l’image une ambiance de western tragique, la conquête du rail cédant ici sa place à celle des maisons de santé, la figure du shérif à celle du docteur. Pourtant, l’horizon funèbre de cette médecine de proximité n’est pas imminente. Et ce Médecin De Campagne d’avancer lentement vers des lendemain que l’on imagine radieux. (4/5)

Medecin De Campagne 2Médecin De Campagne (France, 2016). Durée : 1h42. Réalisation : Thomas Lilti. Scénario : Thomas Lilti, Baya Kasmi. Image : Nicolas Gaurin. Montage : Christel Dewynter. Musique : Alexandre Lier, Sylvain Ohrel, Nicolas Weil. Distribution : François Cluzet (Jean-Pierre Werner), Marianne Denicourt (Nathalie Delezia), Patrick Descamps (Maroini), Christophe Odent (le professeur Norès), Isabelle Sadoyant (la mère de Jean-Pierre), Félix Moati (Vincent Werner), Yohann Goetzmann (Alexis), Josée Laprun (la mère d’Alexis), Guy Faucher (Monsieur Sorlin).

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23 commentaires

    1. Certains (ceux qui Balance à Paris) trouve que le réalisateur a trouvé ici l’équilibre narration/description qui lui faisait défaut sur Hippocrate (que je n’ai pas vu, mais que ces mêmes critiques avaient apprécié). Je pense donc que tu peux y aller les yeux fermés.

  1. Ton rapprochement avec le western vient d’éclairer ma lanterne: Lilti à effectivement rendu à un hommage à un genre en extinction. La scène du square dance se finissant par la slow sur le « Hallelujah » de Cohen n’était donc pas innocente 🙂

    1. Je pense qu’il considère notre province comme l’Ouest Américain.
      Et en effet, ce Hallelujah sonne comme une oraison funèbre – même si la fin est plutôt optimiste.

  2. Le scénario est très intéressant sur le papier. Reste à savoir si le film est pertinent dans sa façon d’aborder le sujet. Une critique dithyrambique qui donne envie de découvrir ce drame ou cette comédie dramatique…

    1. C’est vrai, cette profession semble, comme bien d’autres, se plier à la hiérarchie du pouvoir intellectuel : l’ASH ou l’Aide Soignant(e) doit savoir moins que l’infirmier(e), elle/lui même devant se montrer niant(e) face au médecin ou au professeur.

  3. Tu en parles vraiment bien, l’ami, et tu me donnerais presque envie d’y aller, moi qui hésitais. On verra si j’ai encore un peu de temps après mes grandes priorités du moment. Je dois avouer que j’aime bien François Cluzet en général, mais que je trouve qu’on le voit un peu trop, parfois. Et là, la bande-annonce ne m’a fait qu’à moitié envie. Cela dit, tu cites « À l’origine » et j’avais bien aimé cet autre film…

    Des regrets d’avoir loupé « Hippocrate », qu’il faudra quand même que je rattrape un jour !

    1. Merci 🙂 Fut une période, en effet, où François Cluzet était à l’affiche d’un nouveau film chaque semaine. C’est moins le cas aujourd’hui, ce qui n’est pas pour me déplaire non plus.
      Je ne peux que t’inviter à consulter ce Médecin De Campagne. C’est le genre de film qui semble avoir parfaitement sa place au sein de tes goûts en matière de cinéma.

  4. Il y a pas mal de films sur la médecine et la profession de docteurs en ce moment. A l’instar d’Hippocrate, le métrage semble réussi et donner une image plus réelle de la profession.

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