Critique : L’Année Du Dragon (1985)

L'Année Du Dragon 1

Il était une fois l’Amérique.

1985. Après une longue retraite imposée par l’échec retentissant de sa Porte Du Paradis, évènement qui précipita la chute de la United Artists et marqua arbitrairement dans l’histoire du cinéma américain la fin de l’ère du « réalisateur roi », Michael Cimino, qui officia secrètement en qualité de script-doctor durant cette douloureuse période, reprend finalement le chemin des plateaux avec L’Année Du Dragon. Co-écrit par Oliver Stone sur la base d’un roman de Robert Daley et produit par Dino De Laurentiis, ce polar, se déroulant à Chinatown et suivant le combat d’un inspecteur contre la triade chinoise, était l’occasion pour le réalisateur de renouer avec le succès qu’il connu jadis avec Le Canardeur et Voyage Au Bout De L’Enfer. Malheureusement, à sa sortie en salle, ce quatrième long métrage fut perçu comme une œuvre profondément raciste et ne parvint pas à rencontrer son public. Le temps fera heureusement son œuvre, redonnant un second souffle à ce qui demeure comme l’un des films noirs les plus aboutis de cette période, tant sur le plan formel que narratif.

Ainsi, cette vendetta, simpliste de prime abord, se le révèle finalement de moins en moins à mesure que s’ouvre, au sein du récit, les diverses portes menant à l’intimité conjugale, psychologique et idéologique façonnant la psychologie des deux personnages principaux. D’un côté, Stanley White, assiste à la dissolution de sa vie de couple à laquelle seule croit encore sa femme (dont la première apparition la dévoile en train de colmater une fuite d’eau), mais également de son idéal, celui d’une Amérique fédéré autour d’une idée suprême, celle de la nation. Ce communautarisme flamboyant qu’incarne Chinatown et auquel il s’attaque fait naître en ce fils d’immigrés polonais qui est allé jusqu’à rayer son patronyme pour se fondre dans la masse de son pays d’accueil, une colère qui se mue en racisme alors même qu’il tombe sous le charme de son « ennemi » qu’incarne Tracy Tzu, une journaliste sino-américaine. Face à lui, Joey Tai, jeune monarque de la pègre chinoise et successeur de son défunt beau-père dont il semble avoir commandité l’assassinat, s’érige contre les codes archaïques édictés par ses ancêtres afin d’imposer plus fermement l’économie souterraine que génère son entreprise criminelle. La compréhension du film repose ainsi sur ces deux hommes, en lutte contre un système, celui de ces petits arrangements achetant la paix sociale (pour l’un) et criminelle (pour l’autre). Posture dans laquelle se retrouve le cinéaste, alors en rébellion contre l’industrie cinématographique (le studio lui imposa d’ailleurs une nouvelle fois d’épouser son point de vue sur le script et le montage).

L'Année Du Dragon 3Ce polar permet donc à Cimino de poursuivre sa réflexion entamé sur l’Histoire de son pays, qu’il résume dans une scène. L’inspecteur et la journaliste, se retrouvant dans un restaurant chinois, dissertent autour du rôle joué par ces derniers dans l’édification des États-Unis. Manuel à la main, White brandit une photographie sur laquelle n’apparait aucun représentant de cette communauté, preuve selon lui de la nature modeste de leur contribution. Tzu, en revanche, y voit la démonstration que l’effort d’édification de cette Amérique n’est attribué par les institutions aux uniques représentants de la race blanche occidentale, fut il pour cela devoir adoucir voir effacer la participation de cette main d’œuvre venue de l’autre côté du Pacifique. À cet instant, Cimino disperse sa vérité à travers ces deux points de vue. Ces réalités lâchement enterrées sous le simulacre du bâtisseur blanc, les États-Unis en paye le tribut par ces enclaves urbaines concédées au libéralisme communautaire. White, qui par son infidélité et sa ténacité conduit son couple vers la rupture, se débat donc, dans un geste qui apparait désespéré, face au divorce de sa société avec ce sentiment d’appartenance nationale que cette dernière souhaitait originellement inséminer dans l’esprit de son peuple. L’importance de cet enjeux traduit ainsi cette brutalité graphique et verbale par laquelle le réalisateur dépeint ce monde binaire. Une problématique idéologique d’autant plus passionnante qu’elle est contemporaine pour les spectateurs français qui découvriraient ce long métrage aujourd’hui, à l’heure où notre société rencontre une situation sensiblement analogue avec la communauté musulmane.

Bien qu’il émane de ce brasier un parfum de guerre, L’Année Du Dragon offre, à la marge, des moments romantiques – même si recelant une certaine bestialité – à travers les nombreuses scènes que partagent Stanley White avec sa femme et sa maitresse, et à l’intérieur desquelles se dévoile un peu plus encore l’ambiguïté morale du héros. Des personnages qui, par ailleurs, sont portés par de brillants interprètes, Mickey Rourke, dont il tient ici son premier grand rôle, livre à l’image ce qui fera son style, résidant moins dans la finesse de jeu que dans sa présence, résolument animale, qu’il impose, à l’inverse de l’arrogante subtilité déployé par son adversaire, l’excellent John Lone. À leur côté, les actrices parviennent à tirer leur épingle du jeu, en particulier Caroline Kava, qui livre là une partition émouvante. Enfin, impossible de ne pas saluer la qualité des compositions et des choix techniques effectuées conjointement par Michael Cimino et son chef opérateur, Alex Thomson. Amoureux des grands espaces, les somptueux décors embrassent ici l’objectif avec une rare souveraineté, une profondeur et une perspective visuelle d’autant renversante que l’action se déroule, dans sa grande majorité, en intérieur.

Ainsi, bien qu’elle ne fut pas porteuse de fortune pour Michael Cimino, cette Année Du Dragon baignée de ténèbres, reliquat du cinéma des années 70, le fut incontestablement d’un point de vue artistique. (4.5/5)

L'Année Du Dragon 2Year Of The Dragon (États-Unis, 1985). Durée : 2h14. Réalisation : Michael Cimino. Scénario : Michael Cimino, Oliver Stone. Image : Alex Thomson. Montage : Françoise Bonnot, Noëlle Boisson. Musique : David Mansfield. Distribution : Mickey Rourke (l’inspecteur Stanley White), John Lone (Joey Tai), Ariane (Tracy Tzu), Raymond J. Barry (Louis Bukowski), Caroline Kava (Connie White), Eddie Jones (William McKenna), Victor Wong (Harry Yung), Leonard Termo (Angelo Rizzo).

Publicités

24 commentaires

  1. Bien vu pour ce qui est de la thématique d’une certaine lutte, incompréhension et même d’une dichotomie entre deux communautés. Plus que jamais, la vision de cette Année du dragon reste plus que jamais d’actualité

  2. Du grand Cimino en effet, qui prend toute sa dimension grâce à ta fine lecture du film. Du grand Mickey Rourke également, si loin de la gueule cassée pathétique qu’il incarne aujourd’hui. « L’année du dragon » est peut-être le dernier grand coup d’éclat de Cimino qui décevra par la suite. JB Thoret y voit une sorte de « négatif de Voyage au bout de l’enfer », à travers le combat que mène White contre les triades. C’est aussi du pur Cimino dans son approche communautaire de l’Amérique. Un film que je n’ai pas revu depuis bien longtemps, mais qui rejoint la route de mes envies grâce à ton superbe article.

    1. Merci pour ces compliments 🙂
      Tu peux toujours revenir à cette Année Du Dragon grâce au sublime bluray (je me suis contenté de l’édition simple de Carlotta, n’ayant pas eu les finances nécessaires pour m’offrir le collector) préfacé par Thoret.
      On reviendra bientôt sur le cas Cimino, qui a connu des heures désespérées à la fin de sa carrière.

  3. Envoutant, flamboyant & esthétiquement parfait.
    Nick Nolte voire Jeff Bridges étaient préssentis pour jouer White, au final c’est Rourke qui trouve là probablment son plus grand rôle.
    Belle prose Miami 🙂

  4. Je vais probablement songé à acheter le BR, étant donné que mon DVD made in MGM est pour le moins pauvre. Il fallait notamment garder les sous-titres durant tout le film en VF, car ils ne s’activaient pas quand les triades parlent chinois. Une belle calamité comme souvent chez MGM. Pas revu depuis ma première vision, mais un film qui marque certainement la fin de son réalisateur, définitivement bousillé par les studios après ce nouveau film. Mickey Rourke signe probablement son meilleur rôle en flic obstiné et violent.

    1. La carrière de Mickey Rourke est émaillé de très beau rôle (Angel Heart, The Wrestler, Sin City, sa petite apparition dans Man On Fire), mais celui-ci est sans doute le plus beau, en effet.
      Et je t’invite à te procurer le bluray (aucun souci lors du sous-titrage des passages en chinois).

    2. Angel heart sorti quasiment à la même époque, très bon film aussi un peu dans la lignée de L’échelle de Jacob d’Adrian Lyne. Après évidemment Mickey Rourke a eu de beaux rôles mais il y a eu beaucoup de moments d’égarement et c’est encore le cas maintenant. Malheureusement The wrestler ne lui a pas tellement permis de rebondir. A part peut être faire le con avec un perroquet dans une franchise bien connue. 😉
      Bah alors je me le prendrais car c’était vraiment désagréable, d’autant qu’en général sauf si obligation, je préfère découvrir un film en vf. Quitte à revoir le film en vo par la suite. Vraiment un gros problème la MGM…

    3. Perso, je l’ai regardé en sous-titré, moins pour le côté « puriste » du cinéphile qui ne peut apprécier un film que dans sa langue originale que par confort d’écoute, le mixage m’obligeant, en VF, à monter le son pour les dialogues et à le descendre lors des phases plus musclés (d’autant plus que je partage ma chambre avec mon frère).

    4. C’est parfois le cas en effet, ça dépend du BR parfois. Parfois la musique et les bruitages sont plus forts que les dialogues.

  5. Un texte intéressant et juste sur ce film formidablement mis en scène par Cimino. Certainement l’un de ses meilleurs films, qui n’atteint pas toutefois la force émotionnelle de son chef-d’oeuvre : Voyage au bout de l’enfer.

    1. D’ailleurs je me demande ce que vaut Le sicilien avec Totof Lambert. Un avis Prince? Toujours entendu parler d’un film coupé à rabord et Totof a notamment évoqué que la mégalomanie de Cimino avait été un problème sur le tournage.

    2. J’ai vu « le Sicilien » il y a tellement longtemps que je n’en garde pratiquement aucun souvenir sinon celui de ses calamiteuses critiques. J’en ai un plus net de « Sunchaser » que j’ai vu en salle à sa sortie, mais là aussi j’ai gardé en mémoire une cavale New Age lourdingue, pas vraiment raccord avec l’idée que je me faisais du metteur en scène après avoir été estomaqué par « the deer hunter ». Mais ce sont deux films qui pourraient bien faire l’objet d’une révision un de ces jours, quand j’aurai le temps de rouvrir le dossier Cimino.

  6. Très bonne chronique pour ce film que je n’ai pas vu depuis tellement longtemps que je l’avais oublié. J’en profite pour te féliciter pour le changement de look de ton site. C’est très réussi.

Poster un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s