Critique : The Land Of Hope (2013)

The Land Of Hope 1

Le chemin de l’espoir.

Un ciel strié de lignes à haute tension surplombe Ohara, horizon d’une large étendue de lopins labourés où le temps s’écoule selon le mouvement de la nature. Chez les Ono, maraîchers et éleveurs, l’époque est aux brocolis, dont ils vendent la récolte à un primeur d’Oba, « ville de la centrale nucléaire » ainsi que l’annonce le vieux panonceau dressé à son frontispice, la rouille rongeant la fierté de se présenter comme un modèle de prospérité énergétique. Le calme et la joie encensait l’air de cette paisible préfecture de Nagashima avant que ne tremble la terre et ne laisse la centrale libérer son poison dans ce délicieux bonheur. Les autorités ordonnent alors l’évacuation de la population présente sur un périmètre de 20km autour du site. La maison de Yasushiko et Chieko Ono, se trouvant à la lisière de la zone de sécurité, n’est en revanche pas concerné par cet ordre. Néanmoins conscient du caractère dérisoire de ces protocoles sanitaires, le patriarche ordonne à son fils, Yoichi, et à sa belle-fille, Izumi, de les abandonner et fuir le village. Parallèlement, Mitsuzu, le jeune fils des voisins récemment évacués, entreprend le trajet inverse, retournant sur les lieux du drame en compagnie de Yoko afin de retrouver la trace des parents de cette dernière.

En 2013, le traumatisme de Fukushima à peine couché dérrière les rives abîmées de la mémoire japonaise qu’une autre catastrophe réveille son terrible souvenir, produit de l’esprit de Sono Sion, indécrottable briseur de silence. The Land Of Hope se présente donc comme un pamphlet à l’encontre de cette politique de la dissimulation et de la sérénité qui jette le discrédit sur les méfiants qui affolent, pareil à la mince aiguille d’un compteur geiger, les angoisses de la société japonaise. Le réalisateur épouse ainsi les convictions d’Izumi qui, apprenant sa grossesse, fait de la combinaison anti-radiation sa seconde peau, préservant cette vie qu’elle abrite de la brume nocive qu’elle croit percevoir au dehors, mais condamnant la sienne et celle de son mari aux bruissants caquètement des persifleurs. Cette détermination, imperméable à la norme sociale et morale, lui permet d’affronter l’évidence scientifique avec un désarmant apaisement. Sion en fait son personnage-clé, la balise d’un chemin à suivre. Elle est le cœur battant de cette ode à l’indépendance d’esprit et à la fuite que le récit fredonne.

« Lorsqu’un homme est fort, il fuit ». Dans une même respiration, Yasushiko (Isao Natsuyagi, bouleversant) estime sa propre lâcheté à ne pouvoir se déraciner de la terre de ses ancêtres et exhorte son fils de receper cette ascendance du sol afin de garantir l’hérédité de sa branche. À contre-temps des valeurs ancestrales dont ce vieux patriarche se pouvait être le parangon, la fugue devient, pour lui comme pour Sion, une question de survie. Elle est physique, d’abord, en contraignant ce jeune couple à pousser aux limites de leur exile, celles du territoire japonais. Mentale, ensuite, en entreprenant un retour au premier âge (omniprésence des comptines et des jeux). Sur la matière documentaire qu’il recueillit à Fukushima, le cinéaste fait ainsi fleurir des visions oniriques, telle cette fantastique escapade qu’entame Chieko (Naoko Ohtani, poignante) dans les ruines de la ville abandonnée, répondant à l’appel de la défunte fête des morts qu’elle célébrait jeune fille. En ces instants, Sono Sion transcende totalement le didactisme que pouvait appeler son sujet pour approcher au plus près des sentiments, des émotions et du sacerdoce affectif mouvant les personnages.

Enfin, à la question de cet espoir porté par le titre, la réponse donnée par le cinéaste au crépuscule de ce lumineux voyage se révèle d’une naïve beauté. L’amour, qu’il soit au pied de la catastrophe qu’à mille lieu de celle-ci, est bel et bien le seul moyen d’accueillir sereinement le tragique (celui de Nietzsche, définit par Onfray), à l’image de ces jeunes amants dont il ne leur reste qu’à marcher sereinement, un pas devant l’autre, sur fond de Mahler Inachevé, vers un avenir incertain. (5/5)

The Land Of Hope 2Kibô No Kuni (Japon, 2012). Durée : 2h13. Réalisation : Sono Sion. Scénario : Sono Sion. Image : Shinegori Miki. Montage : Jun’ichi Itô. Distribution : Isao Natsuyagi (Yasuhiko Ono), Naoko Ohtani (Chieko Ono), Jun Murakami (Yoichi Ono), Megumi Kagurazaka (Izumi Ono), Hikari Kajiwara (Yoko), Yutaka Shimizu (Mitsuru).

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12 commentaires

    1. Parmi les plus disponibles tu as aussi Tokyo Tribe. En sachant que ceux que j’entends le plus sont Cold fish, Love and peace, Tag, Love exposure et Guilty of romance. Certains sont dispos en téléchargement (je te le dis car si on attend sur les distributeurs et éditeurs on n’a pas fini).

    2. Cold Fish me tente bien. Mais en effet, l’exportation des biens culturels japonais (film comme roman ou manga) laisse franchement à désirer, et il faut parfois passer par des chemins de traverse, que je me refuse encore d’emprunter, pour les découvrir.

    3. Parfois c’est malheureusement le seul moyen à faire pour voir certains films. Même un film comme La classe américaine. 😉

  1. Je découvre aussi ce film de Sono Sion, cinéaste étonnant, abondant et protéiforme, mais au point de vue toujours bien ancré à l’écran (je conseille pour ma part « guilty of romance »). Le voici sur les pas d’Imamura, traçant dans la cendre la ligne qui mène tout droit d’Hiroshima à Fukushima. Cette mise à nue des plaies du peuple nippon semble être, à te lire, quasiment indispensable.

    1. Tout à fait, c’est une découverte majeur à ne pas rater.
      Sono Sion, que je découvre pour ma part avec ce film, semble être un artiste particulier, une sorte de Gainsbarre. Je ne suis pas encore certain de replonger derechef dans son univers, mais je prends note de ton conseil 🙂

  2. Pas encore vu ce cru (visiblement excellent) de Sono Sion mais forcément, ce film m’intéresse ! Je te recommande vivement Suicide Club du même réalisateur

  3. Après avoir lu ta critique je suis intrigué par ce film, Sion est vraiment un de ces cinéastes qui aime faire de sacrés écarts d’un film à l’autre! J’ai particulièrement aimé dans sa filmo « Why Don’t You Play in Hell? » qui est, je pense, un des plus beaux exemples de films de genres made in japon. 😀

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