Critique : L’Homme Irrationnel (2015)

L'Homme Irrationnel 1Dans quel état j’erre.

Woody Allen adore jouer avec le hasard (« la cause de toutes les surprises » écrivait Paul Valéry) et un bref coup d’œil à sa récente filmographie suffit à évaluer son degré d’influence sur la qualité de son cinéma. Néanmoins, on guette chacune de ses nouvelles sorties avec intêret, le natif de Manhattan, du haut de ses soixante-dix-neuf printemps, cultivant toujours avec goût sa passion pour la philosophie, l’amour, la vie, et tout le reste, la marche comme moteur de sa réflexion sur le monde. Abe Lucas, nouveau miroir de ses affections et de ses névroses, réfléchit d’ailleurs beaucoup, trop même. Professeur de philosophie dépressif et alcoolique, Abe considère l’impuissance comme la nécrose de l’existence humaine, n’étant jamais parvenu lui-même à trouver son propre épanouissement dans le militantisme et l’enseignement. Une dépression chronique et une libido en berne que Jill, une étudiante amourachée de sa déprimante sagacité, et Rita, une consœur rêvant de voyage en Espagne, ne parviennent à résoudre. Finalement, c’est en devenant le témoin accidentel d’une discussion dans un diner qu’il se transforme en homme intuitif, abandonnant ses encombrants concepts afin de corriger les déséquilibres du destin, faut-il pour cela qu’il passe par l’assassinat. Il incarnera dès-lors la banalité du mal qu’avait découvert Hannah Arendt lors du procès Eichmann. Ventripotent et le cheveu gras, son apparence en fait un individu ordinaire, un petit fonctionnaire de ses désirs et de ses angoisses, un être insoupçonnable aux yeux de la communauté universitaire. Une imposture dans laquelle ne tombera pas sa jeune groupie, qui repère le lézard derrière la rayonnante renaissance de son maître à pensée. Alors que les échanges entre les personnages tendent à se muscler afin de nous projeter dans les filets d’un final que l’on imagine tragi-comique, les coups que Woody Allen leur fait jouer demeurent agréablement faibles, nous forçant lentement à nous désintéresser de l’identité de celui qui remportera le Match Point. Présomptueux face à l’élégant soin apporté à son contenu philosophique et à l’astucieuse double narration, le réalisateur décide de s’armer de sa plume la moins flamboyante, ne retrouvant ici ni la délicieuse espièglerie de ses comédies policières, ni la puissance tragique de ses drames criminels. Son casting ne parvient d’ailleurs pas à reproduire la magie de ses plus étincelants tandems, le jeu mécanique d’Emma Stone ne permettant pas à l’actrice de donner le change face au charisme naturel arboré par son partenaire, Joaquin Phoenix. On retrouvera ainsi davantage l’esprit des grandes muses Allenienne dans le regard pétillant offert par l’exquise Parker Posey, trop rare sur nos écrans pour ne pas vouloir goûter à sa présence. Finalement, L’Homme Irrationnel, celui dont les velléités de toute puissance défie l’angoisse de l’impuissance, évoque autant le personnage principal que son créateur, à l’hyperactivité professionnelle aussi violente que la peur du déclin artistique. « Abe Lucas, c’est moi ! ». (3/5)

L'Homme Irrationnel 2

Irrational Man (États-Unis, 2015). Durée : 1h35. Réalisation : Woody Allen. Scénario : Woody Allen. Image : Darius Khondji. Montage : Alisa Lepselter. Distribution : Joaquin Phoenix (Abe Lucas), Emma Stone (Jill Pollard), Parker Posey (Rita), Jamie Blackley (Roy), Betsy Aidem (la maman de Jill), Ethan Phillips (le papa de Jill).

15 commentaires

  1. « Abe Lucas, c’est moi ! » la formule Flaubertienne s’applique à merveille à ce personnage comme à bien d’autres de sa récente filmo (depuis qu’il se contente de dire moteur, action, coupez). Belle idée que je partage tout à fait, bien plus que les reproches faits à l’interprétation de miss Stone (que je trouve parfaitement craquante en fausse ingénue) et à l’écriture qui, si elle ne donne plus dans la folle exubérance de ses premiers films, se satisfait totalement d’une d’ironie pleine de sobriété.

    1. Il me semble que la manière assez jouissive (et fondamentalement immorale) dont Allen traite le passage à l’acte est assez peu commune dans l’environnement cinématographique américain d’ordinaire si policé. Il s’arrange même pour inventer une joyeuse pirouette pour se sortir de sa démonstration crapuleuse (ce que j’ai appelé chez Tina « la génie de la lampe »). Et puis tout de même, ce n’est pas filmé avec les pieds tout ça… même si un certain prof de philo ferait bien de regarder où il les mets ;-).

    2. En effet, la pirouette est espiègle, mais ce n’est qu’un éclair de malice dans un ciel quelque peu monotone à mes yeux.
      Fôte avouée est à moitié pardonnée 😉

    1. Merci 🙂 Et heureux de constater que je ne suis pas le seul à avoir été un peu déçu par ce nouveau Woody Allen.

  2. Pour moi, le film a quelques défauts : le début est un peu trop long à se mettre en place, Emma Stone est charmante mais a trop de mimiques (je trouve qu’on en fait des caisses avec cette meuf, passons), c’est vrai que Woody Allen a déjà traité certains thèmes dans d’autres films (meilleurs que celui-ci, ou d’autres plus mineurs selon moi) même s’il n’est pas non plus le seul à se recycler, loin de là. Cependant, dans l’ensemble j’ai vraiment aimé ce nouveau Woody Allen que j’ai trouvé vraiment plaisant grâce à une écriture pour moi remarquable et j’ai été sensible à la réflexion philosophique derrière.

    1. Moi aussi j’ai été sensible au contexte philosophique. Mais cela n’a pas suffit à me faire apprécier pleinement ce nouveau cru, trop paresseux à mon goût, tant dans la technique que dans l’écriture.

  3. j’ai lu d’excellentes critiques sur le dernier Woody Allen. Tu sembles plus mitigé. Pourtant, les thématiques traitées ont l’air passionnantes

    1. Les thématiques sont là. Mais Woody Allen n’a parcouru que la moitié du chemin pour faire de cet Homme Irrationnel un film d’exception.

    1. De toute façon, impossible de te dissuader de le découvrir, toi, la fan de Woody Allen. Ça reste tout de même agréable à regarder, même s’il ne fait pas partie de ses meilleurs crus.

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